samedi, 19 juillet 2008
suite6
Chapitre 10: La rencontre
Encore une journée d'écoulée. Ca faisait deux jours qu'elle avait incinéré Plume. Une certaine résignation s'était abattue sur Alison. De plus, elle sentait mal de jour en jour. Elle n'avait pas la moindre idée des origines de ce trouble. Elle ressentait de violents maux de tête, elle saignait parfois du nez et avait de fréquentes nausées. Elle mit ses défaillances physiques sur le compte de la fatigue. En effet, elle avait beau dormir, elle ne parvenait pas à récupérer. Et elle se sentait faible, chaque fois qu'elle quittait son lit. Mais ce qui la désolait plus que tout autre chose, c'était sa solitude. Elle n'avait jamais été aussi seule. Ce matin-là comme elle n'en avait pas l'envie, elle demeura plus longtemps dans son lit. Bizarrement les paroles de Jack Boroes lui revinrent en mémoire. "Trouvez-vous un mec!" Avait-il dit! Pour qui se prenait-il? Elle n'avait besoin de personne pour vivre, et son chat n'était en aucun cas, un substitut de tendresse masculine. Elle se rappela sa mésaventure nocturne et en déduisit que, soit elle avait une fâcheuse tendance à attirer les détractés, soit les hommes et les femmes étaient incapables en général, d'élan de tendresse. Dans les deux cas, mieux valait l'exil sentimental.
Après un brin de toilette, elle choisit de ranger sa maison, victime d'un grand désordre. Elle mit un bon disque et se laissa porter par les voies sacrées de la symphonie. Ca valait toutes les petites pilules du monde, et ça rendait le ménage moins abject. Sa demeure retrouvait petit à petit, carton par carton, un aspect convenable. Tout ce qui comptait en débris et objets inutiles avaient été chassés dehors, et s'entassaient sur le trottoir, attendant des éboueurs compatissants. Sa musique faisait vibrer tous les alentours, les voisins n'avaient qu'à prévenir la police. Alors qu'elle était affairée à son rangement, une voiture s'arrêta dans son allée. C'était peu commun et même Alison s'en étonna.
Un grand brun, cuir et lunettes noirs, en descendit. Accoutré de la sorte, Alison ne reconnut pas celui qui hantait subtilement ses nuits. Alors qu'il s'approchait de sa barrière, il ôta ses lunettes. Alison n'avait pas oublié ces grands yeux verts. Sa surprise fut grande, mais elle la dissimula: "Vous avez été rapide! Et moi, qui pensais, que la police ne quittait jamais ses locaux, pas plus pour des plaintes de voisinage que pour des meurtres. Vous faites du zèle, Inspecteur? Ou enfreignez les règles du parfait planqué, juste pour le plaisir de me passer, enfin, les menottes? Si c'est le cas, je vous préviens tout de suite, c'est pas mon truc d'être attachée ou dominée!
-Je sais pas de quoi vous parlez, visiblement, vous êtes aussi dérangée que la dernière fois, qu'on s'est vu! Il se prit à sourire.
-Vous savez ce qu'on dit, ce genre de vice ne s'arrange avec le temps, comme la cupidité! Alors que me vaut l'immense privilège de votre visite? Je croyais pourtant que vous ne vouliez plus me voir? Auriez-vous des problèmes avec votre conscience, Inspecteur?
-C'est vous qui devriez avoir des soucis avec votre conscience! Pas moi! Maintenant, je venais juste prendre de vos nouvelles, mais je me rends compte que c'était stupide, vous me semblez au meilleur de votre forme! Une dernière chose, je n'en ai pas eu l'occasion, mais je tenais à vous remercier pour l'argent! Comme vous l'avez dit, vous êtes une dérangée honnête! Au revoir, Mademoiselle Marx!
-Arrêtez vos bobards! Vous ne veniez pas prendre de mes nouvelles... vous en vous foutez...
-Croyez ce que vous voulez! Mais pourquoi, aurais-je gaspillé mon jour de repos, passer du temps à chercher votre adresse, parcourut des bornes? Et pour quelle raison serai-je ici, à parler avec vous, alors?
-Histoire de parader avec votre nouvelle acquisition!
-Vous supposez mal, il y a des milliers d'endroits où la parade serait plus honorifique! Il s'éloigna.
-C'est tout ce que vous avez trouvé le moyen d'acheter avec 2500$? Vous me décevez... une poubelle aurait plus d'allure!
-Très spirituel! J'ai pas tout dépensé, si ça peut vous rassurer! J'en ai placé une partie, pour les mauvais jours, on sait jamais...
-Si moi, je sais! Et vous êtes encore plus stupide que je ne pouvais l'imaginer! Hello, on se réveille, on est en plein dans vos "mauvais jours"! C'est maintenant qu'il faut vivre! Il y aura de moins en moins de demain, croyez-moi! Pourquoi attendre? Et puis devant la mort, ce n'est qu'un bout de papier, ce fric!
-Vous êtes quoi?
-Pardon?
-Oui, vous êtes un genre de prophétesse? Ou une adepte d'un culte mystique ou quoi?
-Non, ça va pas!
-Pourtant, vous prédisez avec une telle assurance, la fin des temps, que je me demande!
-Vous ne comprenez rien! Vous ne le ressentez pas? Il n'y a donc que moi, qui trouve cette terre mourante? !
-Il semblerait!
-Vous plaisantez? Vous regardez un peu autour de vous? Vous appréciez votre vie?
-Je m'en accommode!
-Ridicule!
-Pourquoi? Parce que je vois les choses différemment de vous, alors je suis ridicule?
-Oui, vous êtes! Et complètement aveugle! Qui pourrait aimer vivre dans un univers si dégradé... il faut être fou...
-Alors nous sommes deux fous, l'un pour l'autre! Je vous comprends pas et vous ne comprenez pas!
-Non! C'est trop facile de me faire passer pour l'intolérante!
-C'est pourtant ce que vous êtes! Vous avez une idée fixe et vous traitez, tous ceux qui ne pensent comme vous, de crétins. Vous êtes méprisante à l'égard du genre humain!
-Ca va, on arrête! On recule là! D'accord, je suis étroite d'esprit, mais nous sommes deux! Et votre merveilleuse Humanité va nous conduire à la fin des temps! Je le sais! Je doute de tout, mais pas de ça! Maintenant, si vous voulez un conseil, changez de caisse! Ou vous passerez vos derniers jours en célibataire!
-Qui vous dit que je suis seul? Encore une intuition mystique?
-Non, féminine! Je crois qu'on a fait le tour! C'est gentil d'être passer, maintenant, si vous voulez bien m'excuser, j'ai du travail!"
Jack retourna à sa voiture. Furieux, il claqua sa portière et tourna violemment la clé. La voiture émit un toussotement étouffé, puis ce fut le silence. Il renouvela l'expérience une vingtaine de fois, avant de se résoudre au fait qu'elle partirait plus. Alison avait entendu les plaintes du moteur, et était sortie apprécier les mésaventures du jeune inspecteur. Jack sortit de sa voiture en jurant et claqua la porte, si fort, qu'elle se dessouda de l'ensemble. Alison était ravie, elle applaudit:
"Magnifique! Bravo! Toujours convaincu de la suprématie humaine? En tout cas, votre vendeur a dû se frotter les mains!
-Epargnez-moi, vos sarcasmes! Ca n'a rien de drôle!
-Disons que si ça m'arrivait à moi, non! Mais ce genre de pépin qui vous tombe dessus, à vous! C'est hilarant et encore, je suis sobre!
-C'est la seule aide que vous me proposez? Vous foutre de moi? Si j'avais dû faire pareil...
-Pas de ça! Nos comptes sont réglés! Cette voiture en est la preuve... décevante, mais c'est pas moi, qui l'ai achetée!
-Puis-je emprunter votre téléphone? Sans vous menacer avec mon arme?
-Ca aurait été avec plaisir, vous êtes si courtois! Mais je n'ai pas de téléphone, j'ai résilié l'abonnement depuis le jour, où je n'ai plus personne à appeler! Mais essayez chez mes voisins, on sait jamais...
-C'est ça, prenez-moi pour un gars de la ville! Je suis flic, pas utopiste! Je sais comment ça marche! Et j'ai pas de fric sur moi!
-Quelle folie! Vous savez pourtant mieux que quiconque le pouvoir de l'argent? Proposez leur votre voiture en garantie! On peut toujours démonter les sièges...
-Vous fatiguez pas! A quelle heure, le prochain bus?
-Vous prendre le bus? J'ose à peine l'imaginer! Allez, je vous donne un coup de pouce, histoire d'avoir la paix! Quelle heure est-il?
-Vous ne le savez pas? Vous vivez dans quel monde?
-Dans celui, où on doit vivre chaque seconde à fond, et nul besoin d'une fichue pour me rappeler que le temps s'écoule à la vitesse d'un T.G.V! Alors?
-17 heures!
-La nuit ne va pas tarder à tomber! Aucun bus ne retournera en ville avant demain!
-Il n'y aucun moyen de rentrer...
-Il vous reste vos pieds! Mais équipez comme vous l'êtes, je vous déconseille, vous feriez un joli cadavre avec cette chaleur!
-Non, c'est pas ce que je voulais dire! Il n'y aucun moyen de rentrer chez vous? Ce ne serait que pour une nuit!
-Nan! Vous vous souvenez, la profiteuse excentrique doit se trouver un mec, pour calmer ses troubles affectifs! Et je crains que vous amenuisiez mes chances de me caser, en restant dans les parages!
-J'ai pas dit ça...
-Oh que si, vous l'avez dit! J'étais là, je vous rappelle!
-Oui, mais vous ne m'avez pas laissé finir, j'ai pas dit pour calmer vos troubles affectifs!
-Vous l'avez pensé si fort, que je l'ai entendu alors!
-Ce que je voulais dire, c'est que la solitude, c'est bon pour personne! Et que si vous n'étiez pas si seule, vous auriez appris à relativiser ce décès! Je me trompe?
-Vous êtes encore en train de me juger avec votre psychologie de merde!
-Ah! J'ai tapé là, où ça fait mal!
-Si vous croyez que ça me touche, vous vous foutez le doigt dans l’œil. Je vois bien votre manége... vous ne deviendrez pas mon psy, et moi, pas votre logeuse!
-Et si je vous menace avec mon flingue, je deviens votre kidnappeur et vous, mon otage!
-Ce schéma ne me plaît pas non plus! Ces jouets ne me font aucun effet! Désolé!
-Vous êtes une coriace! Mais j'y pense, vous êtes en infraction!
-Et vous, à court d'argument! Si je refuse toujours, vous faites quoi? Vous m'arrêtez?
-C'est probable! Il est interdit d'encombrer les rues avec des ordures et votre musique, nuit gravement à l'ordre public! Si vous refusez d'obtempérer, je me verrai, Mademoiselle, en tant que représentant de la loi, l'obligation de vous sanctionner pour ce manque évident de civisme! J'ai en le droit! Maintenant, vous avez le choix! Ou je vous passe les menottes et on reste, vous et moi, cette nuit, dans ma voiture! Soit vous me laissez rentrer, et je ferme les yeux pour cette fois!
-Vous savez parler aux femmes! J'ai toujours rêvé de passer une nuit dans un lieu exigu et malsain avec un flic! Ca tombe bien!
-Alors vous choisissez quoi?
-Est-ce que j'ai vraiment le choix..."
Elle ne put finir sa phrase. Une violente quinte de toux la saisit et lui fit plier le buste. Jack accourut pour la soutenir: "Ca va pas? Attendez, je vais vous aider! Vous avez besoin d'eau!" Il la conduisit à l'intérieur, et la fit asseoir sur son canapé. Quand elle eut bu et que sa toux fut calmée, elle articula, le souffle court:
"Je vois que vous avez trouvé le moyen de rentrer!
-Je n'y serai jamais parvenu sans vous, très chère! Vous voulez un autre verre?
-Non! Je me méfie des hommes qui insistent pour remplir mon verre! Ne me regardez pas comme ça, je plaisante! Je veux économiser l'eau, c'est tout!
-Je croyais qu'il fallait profiter de la vie!
-Oui, mais l'eau a bien plus de valeur que ma propre existence. Je suis qu'un maillon de la chaîne, destinée à disparaître, alors que l'eau devrait être immortelle.
-Hum hum! Dites, vous parlez toujours aux gens de façon si pieuse et compliquée? Ou c'est parce que je vous mets mal à l'aise?
-Je ne parle guère, excusez mon manque d'éloquence! Je vous loge, je suis pas tenue de vous parler en plus?
-En tout cas quelque chose me dit que votre gentillesse m'était toute réservée! Vous déménagez?
-En quelque sorte! C'est fou comme on s'encombre de choses inutiles... Mais je vous en prie, puisque vous êtes là, servez quelque chose à boire, c'est la maison qui offre! Il doit me rester des bières trans-géniques dans le frigo!
-J'ai toujours trouvé qu'elles avaient un goût bizarre... Mais je m'en contenterai!
-Vous pouvez essayer l'eau! Mais je crains que ma douche matinale et ma toux grippale aient épuisé mon quota pour la journée!
-Ces quotas, c'est une vraie calamité! Ils avaient de la chance nos vieux! Prendre une douche de quinze minutes, j'en rêve!
-Une chance qu'ils n'ont pas voulu partager! Alors Inspecteur, les rumeurs ont-elles cessées ou étiez-vous venu me faire quelque leçon de morale?
-Il a fallu que je coupe quelques langues, mais rien de grave. En fait, mes collègues ont le jeu... on n'a jamais vu aucune fille du nom d'Alison Marx traiter avec moi! L'affaire est réglée!
-Bien, tant mieux pour vous! Il eut un silence.
-Et sinon vous vivez seule ici?
-On n'est pas obliger de parler, vous savez!
-Allez, jouez aussi le jeu! Ca n'a rien de déplaisant de parler! Moi, je n'aime pas le silence! Et comme je suis votre hôte, vous devez tout faire pour que mon séjour soit plaisant!
-Ne comptez pas sur le fait, que je puisse faire autre chose avec vous, que converser!
-Commençons par discuter, nous verrons après! Alors?
-Vous êtes fatigant! Non, nous étions deux jusqu'il y a quelques jours. Mais je suis désormais, l'unique habitante de cette baraque! Voilà pourquoi, je fais le ménage." Jack s'approcha de la T.V en morceaux et ajouta:
"Vous avez une façon radicale de mettre de l'ordre. Vous devriez postuler dans la police!
-Il n'y avait que mon chat pour mater ses émissions pour dégénérés chroniques. Et non merci pour le poste, j'ai déjà du mal à gérer ma vie, alors de là à faire la loi, chez les autres... Et vous? Vous habitez où?
-J'ai un appart de fonction, au-dessus du commissariat! J'y mène une vie paisible avec ma télé et nos émissions pour dégénérés!
-Eh bien, je constate que le psy n'est guère mieux loti que la patiente!
-On ne parle bien, que de ce qu'on connaît!
-Voilà pourquoi, je vous ai trouvé un samedi au boulot!
-Quand j'ai du temps libre, je ressors des vieilles affaires et je planche jusqu'au lundi! Et vous, vous faites quoi?
-Hormis gaspiller le temps d'honnêtes fonctionnaires, vous voulez dire?
-Ouais!
-Je bossais dans une banque, comme conseillère financière. Mais j'ai démissionné! C'était un job minable... je menais les gens en bateau, le promettant monts et merveilles, pour leur coller un maximum de crédits dans les pattes, et pour me permettre à moi, de toucher une grosse commission. Puis quand le vent tournait, j'étais là, souriante, pour leur annoncer que la fête était finie. Je les jetais à la rue sans plus de formalité qu'un contrat, où était écrit en petits caractères: "En cas de non-payement de la somme prêtée, la banque se réserve le droit de saisir tout bien pour rembourser la dite-somme.
-J'ai toujours évité de fréquenter les banques!
-Oui, mais vous vous touchez des pots de vin! Ca dispense largement d'avoir des problèmes d'argent! Tout le monde n'a pas votre chance!
-Disons que dans mon cas, c'est un échange équitable de services!
-Plutôt une différence de point de vue! La vie prend toujours une signification particulière en fonction de l’œil qui la regarde!
-Je vois ce que vous voulez dire! Moi, j'ai une tendance à positiver et vous...
-A "pessimiser"! Nous avons tous notre contraire...
-Vous croyez que je suis votre contraire?
-Ca me semble évident!
-Non, pas tant que ça! Tenez, je suis sûr qu'on a plein de choses en commun! Vous voulez un exemple? Eh bien... Tous les deux... Nous mentons très bien!
-Belle vertu que voilà! Désolé de casser votre démonstration, mais le mensonge est commun à 90% de la population! D'ailleurs on appelle plus ça de la diplomatie, vu que ça permet aux civilisations de perdurer! Il est bien connu que la vérité n'est jamais bonne à dire!
-Quel optimiste! Le pire c'est que vous n'avez pas complètement tort! Disons que je ne vous connais pas assez, pour savoir ce qui nous rapproche!
-Si vous me connaissiez, Inspecteur, vous sauriez que nous sommes diamétralement différents! Car je suis différente de la majorité en générale!
-Je vous en prie, appelez-moi Jack! Entre magouilleurs, au diable les titres! Pourquoi pensez-vous être différente?
-Vous le savez bien! Vous m'avez même dit après cela, que j'étais dérangée!
-Je trouve la multitude dérangée, vous ne dérogez pas la règle!
-Vous en connaissez beaucoup qui aiment leur animal comme moi?
-Chacun à ses fantaisies! Moi, par exemple, c'est le scrabble! Je sais ça casse un peu le mythe, mais je me devais d'être honnête avec vous! Ah, vous souriez! C'est déjà ça!
-J'aime pas le genre humain! Vous trouvez ça normal, comme aversion? Je ne lui fais pas confiance! Je ne pourrai jamais avoir foi en lui!
-Vous en faites pourtant partie de ce genre humain!
-C'est le drame! Un esprit de chat dans un corps de femme! J'aime la simplicité, dormir, manger, et le reste! Et puis, je trouve les animaux, géniaux, braves et autonomes! Avec Plume, ça a été une rencontre... Je l'ai vu grandir, il m'a vu vieillir...
-Comme une mère avec son enfant!
-Non! C'est ce que tout le monde pense, mais c'est faux! Nous n'avions pas ce type de relation! Il n'existe aucun mot dans notre langue pour décrire ça! C'était un ami, mais d'une autre race! Je n'ai jamais voulu qu'il en soit autrement! Est-ce si aberrant?
-Ce qui me paraît aberrant, c'est que je me demande quelque genre de relation enrichissante, on peut entretenir avec "quelqu'un" qui dépend de vous! Qui attend que vous le nourrissiez, que vous nettoyiez ces besoins...
-Dans chaque association, il y a des inconvénients! Le pauvre, il devait supporter mon caractère de chien! Les hommes ont de plus grand travers! Un grand stoïcien a dit un jour, qu'une vie en commun valait mieux qu'un grand discours. Si vous l'aviez vécu, vous comprendriez qu'aucune parole ne peut décrire mon attachement!
-Si vous le dites... Mais tout de même, ils n'ont pas de conscience! Ils ignorent tout du bien et du mal! Et un grand philosophe a déclaré que le plus bête des hommes vaudrait toujours mieux que la plus intelligente des bêtes...
-Dites-moi Jack, pouvez me citer les plus grands "monstres" que l'Histoire a connu? Ceux qui ont défiguré la planète, organisé guerre et génocide, et j'en passe! Tous ceux qui vous viendront en tête, sont des hommes! Ils sont nombreux et indénombrables, chaque siècle en porte les ecchymoses! Aucun animal, même le plus féroce prédateur, n'y figure! Alors vous avez raison, nous connaissons le Bien et le Mal, et c'est en toute conscience, que nous faisons le Mal! Belle supériorité!
-Bon, si on arrêtait là les débats enflammés! Je vais pas me battre avec vous... Une chose nous réunit, nous sommes deux esprits forts...
-Vous avez raison... Contre moi, vous n'auriez pas le dessus!
-Et l'Humanité qui manque de modestie!
-Vous êtes agaçant!
-Et vous enragée... mais passionnée!
-C'est un compliment ça? Si c'est le cas, vous rendez pas malade... Je me sens pas assez d'énergie, de vous mettre dehors!
-Vous êtes forte, n'en doutez! Et je parlais sincèrement, je n'ai jamais tenu une telle conversation avec quelqu'un avant!"
Quelque chose changea chez Alison, à ces mots. Une douce mélodie envahit son être. Elle se montra moins méfiante. Ils parlèrent la nuit durant. De la marche du monde et de sujets plus futiles. Aucun ne ressentit le besoin de dormir. Pas même Alison qui tenait tant à ses rêves.
Chapitre 11: Le calme
Sournoisement, l'Aube apparut. Elle fulminait les amants attardés dans les voluptés de la nuit. Sur le canapé du salon, Alison s'étira. Elle repoussa les couvertures, son pyjama lui tenait assez chaud. Elle avait les paupières lourdes, mais le teint clair, comme la rose qui ploie sous de fines gouttes de rosée. Jack désespérait dans la cuisine, qu'elle n'est pas de machine à café. Il réapparut à un plateau, il lui apporta un semblant de petit-déjeuner. Ils le dégustèrent goulûment. Alison avait retrouvé son appétit et un confident. Puis vinrent le moment de la séparation, que tous deux redoutaient. Mais ni l'un, ni l'autre n'osait rabaisser sa fierté en demandant à l'autre de rester. Le prochain bus était à 10 heures, et une gêne commençait à s'insinuer entre eux.
Jack prit congé de son hôte: "Je tiens à te remercier, pour ça et pour le reste! J'ai passé une excellente nuit! Ca fait du bien de parler!
-Oui, ça m'a fait plaisir! On pourrait remettre ça, un de ces quatre...
-Pas de problème! Bon, il va falloir que j'y aille!
-Oui, dépêche-toi! Les chauffeurs sont rarement d'humeur conciliante...
-Bon, bin, j'y vais... à bientôt, j'espère!
-Ouais, prends soin de toi!
-Ne t'en fais pas pour la voiture, j'appellerai la casse, pour qu'ils viennent la récupérer!
-Rien ne presse!" Il lui sourit et lui serra tendrement la main.
Il prit son blouson et sortit, non sans lui faire un dernier geste de la main. Alison le regarda s'éloigner sur le seuil, se maudissant intérieurement. Quand il ne fut plus à portée de vue, Alison se mordit la lèvre inférieure. C'était trop tard. Elle rentra. Elle ne cessait de se proférer des invectives. "Je suis vraiment une pauvre fille dépourvue d'esprit, pensa-t-elle, Dépêche-toi, Jack, les chauffeurs sont rarement d'humeur conciliante! Génial, pour râler, je suis forte, mais quand il s'agit d'être sympa, là y'a plus personne! J'ai toujours un temps de retard!" Brusquement, comme une envie soudaine, elle se dit que pour une fois, elle pourrait peut-être déroger à la règle. Elle sortit en courant et en pyjama de chez elle, et elle gagna à toute vitesse, la rue qui menait à l'unique arrêt de bus. Dés qu'elle aperçut la silhouette du jeune homme. Elle cria son nom. Il se retourna, surpris. Elle arriva haletante à sa hauteur.
Elle lui fit signe de patienter, puis quand elle eut retrouvé son souffle, elle parla sincèrement: "Ecoute, j'ai un vieux scrabble poussiéreux à la maison! Ca te dirait qu'on le dépoussiérait ensemble?" Elle rit de son intrépidité manifeste. Jack lui sourit et conclut: "Est-ce une invitation que vous me proposez là, Miss Marx?
-Oui, ça te tente?
-Ce sera avec joie! Laisse-moi juste le temps de mettre de l'ordre dans ma vie, et on fera toutes les parties de scrabble que tu voudras!
-Et ça prendra du temps?
-Non! Je suis flic, ne l'oublie pas! J'ai une aptitude naturelle pour un rangement rapide et radical!"
Deux jours après, Jack revint. Il emportait avec lui, une valise et quelques affaires indispensables. Il ne repartit pas le lendemain, ni celui d'après. Il prit un congé pour une période indéterminée, il s'installa chez Alison. Il n'y existait aucun mot pour décrire, ce qui les unissait. Peut-être, était-ce leur solitude à tous deux qui les avaient rapprochés. Peut-être, étaient-ce les prémices d'un enchantement affectif. Ils l'ignoraient eux-même. La fusion de leurs âmes provenait d'un simple besoin de l'autre. Sept jours passèrent. Une semaine où ils partagèrent leurs savoirs propres, de la seconde à la minute, de la minute à l'heure, de l'heure à la journée.
Alison l'initia à la musique et aux livres. Elle lui apprit que la cicatrice striée et profonde sur la couverture d'un ouvrage n'était pas une marque de dédain, mais un titre honorifique, preuve que l'histoire avait été appréciée. Sa bibliothèque débordait d’œuvres marqués passionnément. Jack lui enseigna l'art d'émouvoir les papilles. Et ses recettes de cuisine la subjuguèrent plus d'une fois. La découverte de 7éme art était aussi prévu dans l'apprentissage d'Alison.
Comme la télévision était inutilisable, il s'arrangea pour louer une salle de cinéma. Les complexes cinématographiques étaient boudés par le grand public, qui préférait savourer ce divertissement sur leur propre grand écran. Jack mena son projet en secret, il voulait qu'Alison ait une surprise. Le soir de l'aboutissement de sa trouvaille, il prépara un bon dîner. L'apothéose fut le dessert, avec ses pâtisseries exquises et ses fruits dégotés au marché au noir. Alison était plus que ravie. Elle n'aurait imaginé une telle satisfaction: "Jack, c'était fameux! Et bien plus encore! Tu as du talent!
-Quand j'étais petit, je voulais devenir pâtissier, mais mon père n'était pas de cet avis...
-Où sont-ils, tes parents?
-Quelque part en Californie, je sais pas trop en fait! Je suis parti de la maison, quand j'avais 17 ans! Mon père était un vieux tyran alcoolique. Ca passait mal tous les deux! Ma mère a choisi son camp... C'était pas le mien! Ils ont déménagé, je suis resté ici! Je ne les ai jamais revus..." Il perdit un temps son sourire.
"-Je suis désolé Jack!
-Faut pas! Je ne regrette rien! Je me suis prouvé que j'étais le maître de mon destin, et c'est tout ce qui comptait pour moi! Et toi, tu ne m'as jamais parlé de tes parents...
-Ils sont morts quand j'avais 16 ans! Ce n'est pas une belle histoire, ça n'a rien d'intéressant...
-J'aimerai l'entendre pourtant. Je t'ai confié un événement douloureux, à toi...
-Ils ont été tués avec mon petit frère, dans une embuscade. Des casques rouges avaient été assassinés, il fallait trouver des coupables et sévir pour que ça ne se reproduise jamais... Nous avons été au mauvais endroit, au mauvais moment. Des suspects se faisaient appréhender dans la rue... on revenait du marché clandestin, on a vu les soldats... J'étais cent mètres derrière eux, je traînais en regardant les vitrines! Ma mère, affolée, me suppliait de loin de me dépêcher... Je l'ai pas écouté... L'un des rebelles a sorti une arme, un officier l'a descendu... Puis il y a eu ce tir de rafale, qui venait de je ne sais où... Les militaires ont riposté... Ma famille était entre les deux... Ca s'est passé très vite... Ils n'ont pas eu le temps de se protéger, j'étais pétrifiée, mon frère a hurlé... Ils se sont effondrés ensemble... Mon père tenait toujours la main de ma mère, et mon frère s'était blotti entre eux... J'ai rien pu faire! Les balles ont cessé de siffler, les rebelles étaient tous morts... J'ai hurlé... j'ai couru jusqu'à mes parents, mais un soldat m'a arrêté... L'un d'eux a donné un coup de pied à mon père, pour voir s'il était vraiment mort... Je les ai vus ramasser les corps des rebelles et de ma famille, comme si c'était rien... Un simple contre-temps!
Excusez-moi, c'est une magnifique soirée que tu m'offres, et je pleure comme une idiote!" Jack la serra contre lui:
-C'est ma faute, je suis désolé! Je savais qu'une guerre avait éclaté en Nouvelle-Zélande entre les casques rouges et des nationalistes! Mais j'ignorai qu'elle avait touché des civiles... Désolé pour ta famille!
-C'est loin tout ça!
-Allez! Sèche tes larmes, prends ton manteau, on va se balader! La soirée n'est pas finie...
-A cette heure?
-Il n'y pas d'heure pour vivre!"
Jack prit sa veste, et Alison vit son arme de service, qui dépassait d'une poche intérieure. Elle lui demanda: "C'est pourquoi faire ça?
-C'est juste une sécurité, Alison! Au fond, moi, non plus, je ne fais pas confiance aux hommes." Elle acquiesça et ils sortirent. Il y avait un petit cinéma dans le quartier. Mais la jeune fille n'avait jamais eu ni l'occasion, ni l'envie de s'y rendre. Lorsqu'ils parvinrent à l'entrée, elle ne sut quoi dire. Jack l'entraîna à l'intérieur. Il la conduisit dans une salle avec toile de fond et sièges molletonnés rouges, en lui demandant de patienter. Il s'éclipsa un instant. Un léger bruissement crépita dans les enceintes, la lumière déclina, l'étendue blanche s'anima. Jack la rejoignit: "J'ai même pensé au pop-corn! Ne suis-je pas parfait?
-Comment as-tu fait?
-Bah, un coup de téléphone, et le patron me mangeait dans la main! Et puis pour allumer le bazar, j'ai suivi des cours au lycée!
-J'en reviens pas... Je sais pas quoi dire...
-Alors ne dis rien et apprécie le spectacle!"
Il avait choisi pour elle, un vieux film. Ses effets spéciaux étaient peu crédibles, mais ils devaient être novateurs à l'époque. Il avait acheté cette bobine pour les paysages. Sur la jaquette, il était précisé qu'il avait été tourné en Nouvelle-Zélande. Jack était persuadé que la jeune fille apprécierait revoir son pays. Les beautés de l'Ancien Monde étaient bien réalistes. Et Alison reconnut les merveilles de sa contrée. Les montagnes au sommet perpétuellement enneigé, les vastes landes, les épaisses forêts, les fougueuses rivières,... Un frisson d'émotion ne la quitta pas. Elle pleurait de fines larmes de joie. Alison tenait la main de Jack, et elle ne la lâcha pas. Son bonheur a lui, était de la contempler, sa joie et son sourire éternel. Quand le film s'acheva, que les lumières se rallumèrent, elle se jeta à son cou, ne cessant de répéter: "Merci! Merci! Merci!" Et alors qu'elle relâchait son étreinte, Jack lui caressa la joue pour essuyer ses larmes. Puis, il l'embrassa simplement, un délicat baiser sur les lèvres. Elle n'y trouva aucun mal. Et ils rentrèrent satisfaits, main dans la main.
Chapitre 12: Le présage
La nuit ne fut plus terrifiante. Elle devint Magie. Ses noires légions se dissipèrent, pour dévoiler un ciel parsemé d'étoiles brillantes. L'Aube sévère ne fut plus qu'Espoir et Promesse, et les moroses journées, Amour et Tendresse. Le Bonheur entourait la demeure d'Alison comme une bulle protectrice. Si bien qu'elle en vint à penser que la vie n'était pas si injuste que ça. Peut-être que finalement tout était lié. Elle avait perdu sa famille mais elle avait mûri, elle avait perdu Plume, mais elle avait trouvé Jack. Peut-être que Jack avait raison, elle devait apprendre à voir le bon côté des choses et laissait les événements se produire. On ne peut courir plus vite que le vent.
Les jours défilèrent à une vitesse cruelle. Le sort tourmenté du monde ne l'atteignait plus, parfois elle culpabilisait. Son bonheur était trop insolent, trop éclatant. Elle ne manquait de rien. Celui qu'elle aimait été à ses côtés, elle avait retrouvé sa moitié manquante. L'Amour lui avait fait pendant si longtemps défaut. Cependant une ombre persistait sur sa gravure idyllique. Par instant, elle se sentait vide, comme consumée de l'intérieur par un gouffre sans fond. Une fatigue et une vieillesse précoce pesaient sur ses frêles épaules. Chaque fois, qu'elle toussait, ou de quelques maux de tête se faisaient plus persistants, ses verts années lui semblaient perdues. Mais elle n'en dit mot à Jack, et dissimulait ses malaises en état grippal. Il était si heureux. Rien ne justifiait qu'elle l'alarme avec des sottises. Tout se cesserait au fil des semaines. Ce n'était que passager.
Le moment préféré d'Alison était devenu la nuit. Elle se craignait de s'endormir. La présence rassurante de Jack empreignait son lit et ses songes. Et si quelque tracas lui empêchait de trouver le sommeil, elle se blottissait contre lui. Elle écoutait sa respiration paisible et les vibrations de son cœur. C'était le plus efficace des soulagements. Une nuit cependant, son calme fut perturbé. De mauvaises réminiscences chassèrent Jack et sa joie de ses pensées, pour lui rappeler son destin. Elle revécût ce que son esprit avait enterré, enfoui au plus profond des abîmes de sa mémoire. Les pires moments de son existence.
Nous étions alors dans des temps bien sombres. La guerre faisait rage en Nouvelle-Zélande. Les casques rouges faisaient régner leur loi dans le pays. Ils préparaient le terrain avant l'arrivée en masse, des élites. Les habitants étaient dressés aux préceptes de bonne conduite. Ils devaient faire de place à leurs supérieurs, et entrer à leur service, comme des esclaves. Les maisons les plus somptueuses furent réquisitionnées, leurs propriétaires invités à s'installer dans les quartiers austères. Il n'y avait pas de place pour la contestation, et encore moins pour une révolte. Pourtant, nombre furent ceux qui se dressèrent devant l'arbitraire et s'unirent pour libérer leur pays de l'envahisseur. Malheureusement, l'armée était mieux équipée et entraînée que les civiles. Les pertes furent grandes. Il arrivait cependant, que la guérilla capture quelque casque rouge, les représailles n'en étaient que plus terribles.
Pour la famille Marx, les années d'insouciance et de luxe étaient finies. Après la réquisition de leur demeure, ils avaient été contraints d'emménager dans un lugubre studio en ville. Et leur richesse était à présent d'être encore ensemble. L'économie était en crise, et se nourrir était devenu impossible, sans aide des soldats. Ironiquement, ils devaient tirer leur survie de ceux qui les maltraitaient. Les Marx vivaient de petits services rendus à l'armée, au gré des humeurs des soldats. Ceux qui étaient trop fiers pour servir l'envahisseur, et ne voulaient offrir leur vie au service d'une cause désespéré, s'exilaient du pays. Mais les Marx s'y refusaient. Ils ne voulaient pas entrer dans la guérilla, craignant pour leurs enfants.
Cependant, ils ne quitteraient leur pays, qu'en dernier recours. Même si leur condition était dure et humiliante, dans leur cœur, ils gardaient l'espoir fou de sauver la paix. Après des mois de lutte et de privation, la famille était épuisée. Ils avaient les témoins des pires horreurs. Les soldats ne reculaient devant rien, pour asseoir leur autorité. Et ils se montraient intransigeants quand ils capturaient un rebelle. Les exécutions pour l'exemple se multipliaient, plongeant la population dans la terreur.
Une fois, une bombe avait sauté en plein centre ville, dans une école qu'on pensait être le refuge de "terroristes". C'était l'école d'Alison. Elle s'y rendait comme chaque jour, refusant de nuire à son instruction. La charge s'était déclenchée, alors qu'elle était à cent mètres. Le souffle de l'explosion l'avait propulsé dans les airs, et elle avait perdu connaissance. Quand elle s'était réveillée, elle gisait au milieu de monticules de gravas et de débris en tout genre. Elle perdait du sang à la tête et aux genoux. Son bras s'était fracturé. Et tout autour le chaos, des flammes, des gens hurlant, des immeubles détruits, et le plus effrayant, une vague de vapeur verdâtre et opaque qui se dégageait de lieu de l'explosion. Ce n'était pas la fumée d'un incendie. Ce n'était pas une combustion naturelle, mais chimique. Comme un démon de feu, elle se rua sur Alison. Elle hurla à son contact. Sa peau la brûla. Elle suffoqua, la gorge la piquait. Et elle ne voyait plus rien. Ses yeux étaient grands ouverts, mais elle était aveugle. Elle sentait juste la douleur comme s'ils s'étaient enflammés, et des larmes qui se voulaient salutaires, coulaient abondement sur sa poitrine. Il y avait là quelque astucieuse arme de destruction massive.
Alison parvint à tâtons, à rentrer chez elle. Elle connaissait chaque recoin du chemin. Sa mère avait entendu la détonation, mais ne savait d'où elle provenait. Elle avait donc attendu fébrilement le retour de son mari et de sa fille. Dés qu'elle avait aperçu sa fille, elle avait couru vers elle, le sourire retrouvé. Mais il s'effaça bien vite, pour laisser place à l'effroi. Sa fille se mouvait comme une aveugle, ses yeux saignaient comme le reste de son corps meurtri. La guerre n'avait épargné ses enfants comme elle l'aurait souhaité. Ils apprirent dans les jours qui suivirent, que cette opération n'était qu'une bavure. Sans en avoir reçu l'ordre, un commandant éprouvé par la guerre, avait déclenché accidentellement une charge d'explosifs. La zone fut déclarée sinistrée sans on avertisse les habitants de ce à quoi, ils avaient été exposés. Les Marx durent déménager, et on empêcha toute tentative d'exil du territoire, pour éviter que l'affaire s'ébruite. Alison fut pendant de longs mois, aveugle et gravement malade. On ignorait tout de son mal, les médicaments prescrits étaient bien faibles remèdes.
Néanmoins, miraculeusement, elle retrouva la vue et guérit. Mais les maux de tête et les malaises firent partie intégrante de son quotidien. Peu de temps après ce miracle, ses parents et son frère furent assassinés en pleine rue, alors que le seul crime qu'avaient commis les Marx, c'était d'avoir espéré. Et Alison fut l'unique survivante, parce que ce jour-là, elle avait envie de flâner comme les jeunes filles de son âge. Elle fut conduite en prison, où on lui laissa le choix, partir ou mourir. Ce fut son premier dilemme. Elle ne voulait vivre sans sa famille, mais il demeurait quelqu'un qui avait besoin d'elle. Elle ne pouvait abandonner pour lui. Elle fut libérée, elle récupéra son chat, et sans rien, elle quitta son pays pour toujours.
Elle y laissa les plus sombres années de sa vie, mais aussi les meilleures. Une enfance heureuse, des parents aimants, un petit frère espiègle, une existence paisible. L'image de ses parents et de Jonathan se forma dans ses songes. Elle prit plaisir à voir ceux qu'elle croyait disparus. Ils semblaient calmes et légers. Mais ce n'était pas la réalité, rien de plus qu'une illusion. Leurs visages souriants se noyèrent au milieu d'un tumulte marin.
Cette maudite vague détruisait tout, même ses souvenirs, et elle ne pouvait l'empêcher de nuire. Elle se réveilla en pleurs. Jack était là pour la rassurer. Ce n'était qu'un cauchemar. Elle allait lui confier ses craintes, lorsqu'une toux plus violente que les précédentes la saisit. Jack se leva aussitôt pour lui chercher un verre d'eau. Alison continuait de tousser, sa main contre la bouche. Pour la première fois, elle sentit un goût de sang sur sa langue. C'était très désagréable. Elle regarda sa main. Un filée de sang vermeil tâchait sa paume. Ses pupilles se dilatèrent, son cœur s'emballa, une peur suprême l'empoigna. Aucun doute de ce que présager ce sang.
Jack revint avec le verre. Il s'étonna de la voir contempler sa main avec tant d'insistance. Elle tendit l'autre main, prit le verre, et but. Jack se recoucha et elle essuya discrètement la lugubre emprunte. "Tu ne m'as répondu pourquoi regardais-tu ta main ainsi?
-Je regardais ma ligne de vie... Elle me semble courte...
-Qu'est-ce que tu racontes? Fais voir! Pas du tout! Vous vivrez vieille, Mademoiselle Marx, crois-moi! Tu seras toute ridée, grand-mère et bien paisible dans ton lit, quand ce sera le moment! C'est ce cauchemar qui t'a mis la tête à l'envers? Tu veux qu'on en parle?
-Pas la peine, c'est stupide et pas important! C'est qu'un mauvais rêve!
-Tu es sûre? Parce que tu peux tout me dire, même ce qui te paraît stupide!
-Ca va! Prends-moi dans tes bras, ça ira mieux!" Elle avait choisi de lui mentir, par amour et par lâcheté. Elle demeura inquiète, éveillée toute la nuit restante.
Chapitre 13: Le dernier acte
Le lendemain, Jack était plus rayonnant que jamais. Il lui apporta le petit-déjeuner au lit, et ne cessa de se montrer attentionné. Alison n’était pas disposée à apprécier ses soins. Il lui parlait, mais elle l'écoutait à peine. Certaines de ses paroles frappèrent pourtant son cœur, comme un coup de couteau: "... Ce serait sympa, si on partait tous les deux! Rien ne nous retient ici! On pourrait, je sais pas, aller voir ailleurs, comment on y vit. Et pourquoi pas faire un tour du monde. Qu'est-ce que tu en dis? Alison?
-Hein? Hum, pourquoi pas! Mais ça peut attendre!
-Comme tu veux! De toute façon, tu as raison, on a toute la vie devant nous!"
La journée serait affreuse. Alison devait feindre de partager l'enthousiaste de Jack. C'était insupportable de lui mentir. Elle tentait de profiter de l'instant présent. Elle était encore là, et elle devait se montrer brave pour celui qu'elle aimait. Ils passèrent le début de la matinée à se cajoler, en évoquant leurs projets futurs. Il était plus que sincère et Alison luttait pour ne pas s'effondrer.
Jack, la voyant morose, lui demanda, faute d'en savoir les causes, s’il y avait quelque chose lui tenait particulièrement à cœur. Elle lui avait confié un jour, que si en avait eu l’occasion, elle aurait aimé remonter à cheval. Et lui, il aurait déplacé des montagnes pour lui faire plaisir, quitte à décrocher la lune. Mais elle lui soumit une envie d’un voyage. Elle voulait se rendre dans un endroit spécial, là où elle n’était jamais allée. Elle souhaitait voir la mer. Elle n'était qu'à une dizaine de kilomètres.
Jack se rendit au garage du coin, pour louer une voiture. Il y laissa sa bourse. Peu importe ce que ça coûtait, puisque Alison en avait envie et qu’elle avait retrouvé le sourire.
Après une heure de route chaotique, ils arrivèrent à destination. Leur engin était un très vieux modèle, et ils se réjouirent de n'être pas tombés en panne. Jack gara l'auto sur un sentier qui menait à la falaise. Alison fut touchée par l'odeur des embruns marins. Elle qui croyait, que rien ne subsistait de l'Ancien Monde. Après avoir contemplé la mer noire qui léchait les pans du précipice, ils se reposèrent sur le sol caillouteux, à l'écart de l'abîme.
Alors Alison parla: "J'ai lu un jour, que le monde avait été crée à partir d'une symphonie! Et que chaque élément était une variation de la mélodie! Pourtant, il n'y a plus rien d'harmonieux ici-bas!
-C'est vrai que ça manque de verdure! Mais il y a toujours la mer, c'est déjà ça!" Ils se turent un instant.
"-Dis-moi Jack, que crains-tu le plus? La souffrance ou la mort?
-Pourquoi cette question?
-Pour rien, mais réponds-moi!
-A choisir... Je dirais le mort, mais c'est pas de gaieté de cœur!" Alison se blottit contre lui. Un fugace voile de fraîcheur matinale la fit trembler. Elle ferma les yeux pour savourer l'instant. Elle voulait ne faire qu'un avec lui, s'imprégner de son odeur pour l'éternité, faire battre son cœur dans la poitrine du jeune inspecteur. Son destin la rappela à l’ordre, elle ne devait faillir. Car une douleur vivace et soudaine envahit son système nerveux. Elle serra les dents pour ne pas crier.
Quand elle se dissipa, Alison entoura Jack de l'un de ses bras. Sa main passa sous son blouson et s'accrocha à un objet funeste. Avant même que Jack ne se rende compte, elle s'empara et s'éloigna rapidement de lui. Le réveil fut brutal pour le jeune homme. Il était abasourdi, que faisait-elle? Celle qui avait appris à aimer, celle qui riait cinq minutes plutôt avec lui, se tenait maintenant debout, atrocement pâle, son arme contre sa tempe, une lueur de résignation dans les yeux. Comme il gardait le silence, Alison s'expliqua: "Je suis désolée Jack! J'aurai aimé que ça se passe autrement... Mais c'est fini! Je ne fais déjà plus partie de ce monde...
Mon rôle dans l'histoire s'achève ici. Ce monde va s'éteindre que tu le veuilles ou non... Accepte-le! Nous n'avons plus la moindre emprise sur les événements... Il est déjà tard, et je ne souhaite m'attarder davantage...
-Qu'est-ce que tu racontes Alison? Je ne comprends pas... Je t'en prie, explique-moi! Tu avais retrouvé l'Espoir, qu'est-ce qui a changé?
-Moi, Jack! Moi, j'ai changé... et pas qu'en bien! Tu m'as apporté énormément! Je te dois la vie... mais je me languis d'un mal inguérissable...
-Allons Alison! Pose cette arme! Ce n'est pas rationnel de se sacrifier pour la planète, ça ne sert à rien... Ca ne changerait rien! Ca ne va pas la sauver! Si elle est réellement destinée à disparaître, il n'y a rien que tu puisses faire pour l'en empêcher!
-Jack, elle et moi, nous sommes liées! L'humanité nous a toutes deux blessées, et nous agonisons ensemble! Quand je te dis que je souffre, c'est pas métaphorique! Je suis malade, je ne voulais pas que tu le saches. J'ai été exposé à un gaz toxique pendant l'occupation de mon pays... On a jamais su ce que c'était... Mais les toux et le reste, c'est pas anodin! J'ai pendant trop longtemps tû le mal qui me rongeait, pour mes parents, pour toi et pour moi-aussi... J'avais peur, peur de mourir avant de recroiser le Bonheur! Mais c'est chose faite! J'ai parachevé mon apprentissage, je détiens ce qui me manquait...
-Je ne comprends pas, c'est pas possible...
-Je vais mourir Jack, mais avant la planète. Ce n'est qu'une question de semaines, vu comme les choses évoluent. Je ne désire pas l'attendre... Je suis comme toi, je préfère la mort à la souffrance, mais c'est pas de gaieté de cœur...
-Tu n'as pas le droit de me faire ça! Je ne vivrai pas sans toi...
-Moi non plus! Je n'ose imaginer passer mes nuits loin de toi... Tu m'as redonné la foi et l'envie de vivre... Je ne croyais pas que je sourirai de nouveau, et pourtant regarde-moi, Jack, je souris! Tu es l'unique homme qui m'a été donné d'aimer, et ça méritait tous les sacrifices! J'ai appris à voir le bon côté des choses. Je préfère avoir vécu peu avec toi, que l'éternité toute seule! Regarde-moi, Jack! Je t'en pris, j'ai besoin de toi! Je te demande beaucoup, je le sais, mais c'est pas facile pour moi non plus! Brûle mon corps, s'il te plaît! Sur un grand bûcher dressé sous les derniers rayons du soleil et laisse mes cendres se disperser dans un puissant vent d'Ouest! Que mon âme retourne à l'Infini et mon corps à la poussière! Ne pleure pas, je t'en supplie, je veux pas te faire de mal...
-C'est pourtant le cas! Je refuse de te voir mourir, ici ou ailleurs. On ira voir les meilleurs médecins, on ira aux confins du monde, s'il le faut, mais on te guérira!
-Ecoute! Regarde! Le silence et le vide nous entourent! Il n'y a plus d'oiseaux, plus d'insectes, plus d'arbres, plus de fleurs,... Je me meure à mesure que la Nature s'éteint, il n'y rien que l'on puisse faire...
-Alors on gagnera du temps!
-De combien de temps, crois-tu que nous disposons? 1 an, 6 mois, 1 semaine,... Pourquoi attendre? La seule différence qu'il y a à mourir ici, et dans un lit d'hôpital, c'est la liberté Jack! Je mourai quoi qu'il advienne, mais à cet instant, je sais que mon courage n'est pas anéanti par la souffrance. Je ne suis pas piégée dans une cage... Je choisis d'être maître de mon destin et de la combattre debout!
-Ne renonce pas!
-Je ne renoncerai jamais Jack! Je suis un esprit fort, souviens-toi, je fais juste un choix! Mon dernier dilemme! Maintenant écoute! Ecoute-moi, la nuit va tomber, le temps me manque... Je souhaite que tu parviennes un jour, à me pardonner et que tu gardes une place pour moi, dans ta mémoire! Mais ne te lamente pas en vain, je ne l'ai que trop fait! Vis! Fais-le pour moi!
Sache seulement que je ne regrette rien... Te rencontrer a été un magnifique présent, un pétale de rose tombé du ciel... T'aimer m'a doté d'un grand pouvoir, plus puissant que n'importe quelle force! J'aurai voulu te connaître à un autre siècle, nous aurions pu changer le cours de l'Histoire, ensemble. Car avec toi à mes côtés, je ne crains plus la mort!
Jack ne pouvait parler, comme si on lui avait arraché la langue. Il comprit alors l'impuissance des mots: "Ne m'abandonne pas! Je t'aime..."
Devant sa détresse, le cœur d'Alison chancela. Elle aurait voulu le prendre dans ses bras pour le rassurer: "Moi aussi! Mais je ne peux pas... il le faut! Maintenant ou demain, ça arrivera!"
Cette soudaine hésitation de la jeune femme fit renaître la flamme de l'Espoir au plus profond de Jack. Elle baissa ses grands yeux sombres.
Quand elle les rouvrit, ils étaient baignés de larmes: "Je ne suis pas humaine, je suis mortelle!" Ce furent ses dernières paroles. Le feu rugit, la détonation déchira le silence, la vie s'envola. Alison tomba et ce fut l'ultime fois, où elle dut courber l'échine. Elle avait affronté sa plus grande peur. Les yeux levés vers l'immensité des cieux, une larme ruisselant sur sa joue, la tête pleine d'un grand vide, le cœur soulagé de son tourment, elle tenait toujours dans sa main, un pétale de rose flétri. Hurlant de désespoir, Jack se précipita pour la relever. Il sembla s'être changé en statue de pierre. Il cessa de penser, il cessa de voir, il cessa d'entendre. Il ressentait juste les assauts d'une douleur infinie. L'Amour est source de grands pouvoirs, mais aussi de grands maux. Il demeura longtemps sur la falaise, tenant toujours le corps d'Alison contre lui, comme le plus précieux des savoirs. Il contemplait de loin, la fin d'une journée morose, une journée de plus, une journée de moins.
L'histoire ne dit pas ce qu'il advint de Jack. Etait-il demeurer sur la colline, jusqu'à ce que le temps métamorphose ces amours infortunés en sculpture de marbre, les unissant l'un à l'autre pour l'éternité? Ou avait-il écouté Alison? Nul ne le sait. Mais des gens racontent qu'on vit s'élever à l'aube du solstice d'été, une ardente fumée à l'Ouest, comme si un immense brasier consumait le monde.
Alors voulez-vous réécrire l'Histoire?

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vendredi, 18 juillet 2008
suite 5
Chapitre 5: L'angoisse
La luminosité déclinait dehors, la nuit annonçait sa venue. Alison était plus au moins satisfaite de cette entrevue. C'était une petite victoire, mais le plus dur était à accomplir. Elle préféra ne pas penser à demain. A présent, les rues abondaient de badauds. C'était l'heure de pointe. Ceux qui travaillaient ici la journée, regagnaient leur pavillon de banlieue pour la nuit. A cette foule d'anonymes conformes à la norme, se mélangeait d'autres mortels, présences discrètes longeant les murs. Ils étaient ceux qui prenaient possession de la T.112 enveloppée d'un voile ténébreux, et qui demeuraient dans les confins nocturnes de la ville, le jour. La noirceur des cieux et le pâle halo des étoiles recouvraient les rues d'une couverture aveuglante, et comme des vampires, ils quittaient alors, leur tanière pour régner sur les ombres. La T.112 se métamorphosait en théâtre, où la violence, la peur, les actes interdits se mouvaient librement dans un monde sans foi, ni loi. Les acteurs de cette triste représentation étaient des hommes de bien, comme de mal. Des pickpockets, des enfants affamés, des ados-soldats, des femmes à la dérive, des dealers, des escrocs, des gangs, des sans-abris pour la plupart, des toxicos pour la majorité, des meurtriers en puissance, des tueurs en actes.
Ces deux univers étaient diamétralement opposés, et pourtant si proches l'espace d'un instant. Tous deux étaient composés par des hommes animés par de bonnes ou mauvaises intentions à l'égard de leurs semblables, mais l'un avait été malmené par le destin, comme un jouet. Pourtant, ils se côtoyaient tous les jours, à la même heure. Alors cette foule semblait revêtir quelque forme de cohésion sociale, et si on l'observait de loin, on aurait pu croire qu'elle était animée par un même élan solidaire. Néanmoins à y regarder de prés, le tableau était tout autre. Deux mouvements dissymétriques divergeaient dans cette peinture. Les uns fuyaient, se précipitant vers les autobus, semblables à des arches de Noé, face à la montée des eaux. Les autres, les poursuivaient, rôdant à l'affût d'une brebis garée à piller. L'atmosphère angoissante grandissait à la mesure du pouls, accélérant. La cause de cette distinction provenait de la fracture de l'union fraternelle, de l'Humanité en deux: Les chassés d'un côté, les chasseurs de l'autre.
Les chassés étaient ceux qui avaient tout, et les chasseurs, ceux qui n'avaient rien, et par déduction, ceux qui n'avaient plus rien à perdre. Mais aucun bien ne demeurait jamais établi, et un chassé pouvait être contraint à la prédation, du jour au lendemain. Il suffisait d'un concours de circonstances, un licenciement soudain, de crédits affamés, d'une banque à l'humeur réversible, et d'une expropriation légale. Un grain de riz qui fait débordait le bol, un événement perturbateur qui fait la différence entre celui dont les poches sont pleines, et celui dont elles se trouent. Un tel sentiment de vulnérabilité pousse les hommes à occulter ou à réfléchir. Alison réfléchissait. Elle se demandait en quoi l'homme est-il supérieur à l'animal? Pourquoi trouver de la bassesse dans le principe naturel: "tuer ou être tué", alors qu'il est aussi principe culturel. Les hommes ne se servent-ils pas de leurs frères pour survivre, plus qu'ils ne les aident en retour? Qui serait capable de sacrifier sa vie pour un autre? Est-ce que les hommes connaissaient réellement l'Amour? Si c'est un sentiment supérieur, qui poussent les êtres à se dépasser, un animal qui se bat pour sa progéniture ou pour un homme, est-ce de la faiblesse ou de la grandeur? Si l'un d'entre nous s'écroule dans cette foule, lui porterons-nous secours ou nous contenterons-nous d'avancer indifféremment? Un troupeau de bêtes se s'est-il pas se montrer soudé devant un prédateur? Si on torture un animal, qui osera s'interposer en clamant le respect de toute forme de vie?
L'homme est tellement assuré de sa supériorité, qu'il est devenu un monstre sans limite, foulant du pied, faibles hommes et animaux. Mais sa fameuse raison, source de tant de maux pour la planète, sa foutue suprématie va l'entraîner dans sa propre déchéance. Son intelligence, faculté à détériorer l'environnement pour son bon plaisir, sa "technique" va détruire l’inventeur. Quel genre d'animal aurait fait prédominer un intense plaisir fugace sur une vie simple, mais durable? L'animal procrée, il est conscient de son "éphémérité", il jouit en sage économe des biens de la Nature, et agit pour la survie de ses petits, avant la sienne. L'homme n'est guère plus bon qu'à détruire ou à soutenir naïvement des ruines fuyantes.
Au milieu d'un torrent de pensées, Alison fut emportée par une foule tumultueuse et effrayée. Elle se tenait avec tant d'autres, devant un grand car jaune. Les gens devant elle, se pressaient nerveusement, pour accéder à l'étroite ouverture. Et ceux derrière elle, tentaient de se faufiler ou accélérer le mouvement en poussant violemment. Qu'adviendrait-il de celui qui n'aurait pas sa place?
Ce fut à Alison de grimper. Elle ne fut pas épargnée par les coups de coude, les bousculades, les jurons, mais parvint à se hisser à l'intérieur, de ce qui se voulait être un refuge. Le bus était bondé, et après les siéges, ce fut l'allée qui se remplit de passagers soulagés. Alison, debout, fut coincée entre un homme intoxiqué et intoxiquant à la cigarette, et une dame à la carrure imposante, empestant l'eau de toilette bon marché. Le voyage serait pénible sans aucun doute. Le bus gavait, démarra et s'engagea sur la route, difficilement. Des néons offraient l'éclairage, mais ils donnaient surtout un aspect morbide aux êtres. La chaleur produite par la concentration corporelle devint asphyxiante, et les odeurs individuelles, écœurantes. On ne pouvait ni bouger, ni respirer, comme dans une boîte hermétique. L'anxiété naquit chez Alison. Un froid brutal parcourut son échine, puis un feu violent brûla sa chair. La peur la submergea, les battements de son cœur s'emballèrent, elle respirait avec peine et elle transpirait à grosses gouttes. Tout ce monde, toute cette terreur, tout ce mal, elle devait sortir. Mais comment parvenir jusqu'au chauffeur? Personne ne semblait remarquer son trouble. Elle n'avait pas la force de crier. Un engourdissement s'insinua dans ses membres, Elle combattit contre ce venin, de toute son âme. Elle devait être vaillante. Sa méfiance à l'égard du monde et sa solitude lui avaient enseigné ceci. Lorsque tout va mal, qu'on sait qu'on va lâcher prise, il faut se raccrocher à ce qu'on a connu de mieux, à ce qui nous rassure et nous rend notre courage. Elle ferma les yeux et chercha une image réconfortante. Les ébauches d'une toile se tracèrent dans son esprit.
En premier, une forêt avec ses immenses arbres, s'y enracina. Puis vinrent les oiseaux, emplissant les airs de leurs chants mélodieux. Non loin, le bruit d'une rivière, déferlant dans son lit, se fit entendre. Et le soleil, baignant cette nature généreuse d'une lumière et chaleur légères. On sentait son odeur, elle, qui donne cette saveur particulière aux fruits et ce parfum incomparable aux fleurs, et ce souffle d'allégresse à tout ce qui respire.
Des pierres s'unirent pour former un chemin, conduisant à une maison et à un jardin familiers. Dans le parc, des arbres en tous genres, fusionnaient dans un éclat de verdure variée. L'un est plus âgé que les autres, mais plus magnifique encore, un saule-pleureur. Sa grandeur n'a pas de limite. Mais il se souvient de ses origines, et avec ses branches tombantes, il reste attaché à la Terre qui lui a donné la vie et la lui garantit. Reconnaissant, il effleure sa mère d'une feuille légère. Son épais rideau de verdure fait de lui, un arbre bien pudique, mais remarquable. Car si l'on ose regarder au-delà de son aspect impénétrable, si on ose pousser le feuillage, il nous laisse alors de bon cœur, le découvrir. Ses racines sont profondes, son tronc solide et chaque sillon sur l'écorce raconte son histoire et l’œuvre du temps. Pour celui qui demeure prés de lui, celui-là ne sentira jamais plus de sécurité et de sérénité, qu'auprès de l'arbre ancestral. Il lui enseignera sa philosophie, qui guérit bien des maux. "Paradise Park!" La voix du chauffeur tonna, le réveil fut brutal. Alison descendit. Le bus s'était vidé, sans qu'elle ne rende compte. Dehors, l'air était infect, mais moins que dans cet endroit exigu, et puis, l'espace ne manquait pas. Rentrée chez elle, elle courut se mettre au lit pour récupérer des forces, en souhaitant que le lendemain soit meilleur.
"Réveille-toi, Alison! Réveille-toi!" La jeune fille s'échappa des limbes de son esprit. La figure maternelle se dessina au-dessus d'elle. La jeune fille était épouvantée, son cœur battait à tout rompre. Sa mère lui parlait tout doucement, pour la rassurer. Alison ne prononça aucune parole, tant elle était égarée. Elle tomba alors dans les bras de sa mère, qui lui murmura: "Là, ce n'est rien, ma chérie, je t'ai entendu... je suis là! Calme-toi!" Alison mit du temps à retrouver sa quiétude, dés qu'elle sut que le danger était écarté, elle parla: "C'était horrible, horrible!
-Quoi? Qu'est-ce que tu as vu?
-Une vague, une vague meurtrière, immense et affamée, qui dévorait tout. On a essayé de lui échapper, mais c'était vain, il y a eu un mouvement de foule, on a été séparé, j'étais seule, j'ai essayé de fuir, mais j'ai échoué... " Elle sanglota. "Ce n'est qu'un cauchemar, rien de plus, nous sommes loin de la mer et ensemble, tu n'es pas seule! Regarde, tu effraies notre jeune Plume!" En effet, Plume était sur son lit et la regardait fixement. Il avait entendu les cris d'Alison, il avait transgressé l'interdit pour accourir à son chevet. A présent, il attendait que la jeune fille lui signale que tout allait bien. Elle lui caressa la tête, rassuré, il se coucha au creux de son bras, en ronronnant. "Ca va mieux? Plume n'a qu'à rester dormir avec toi! Mais c'est exceptionnel, on est bien d'accord, les animaux ne sont pas faits pour les lits!
-Merci Maman!" La lumière s'évanouit et Alison s'endormit paisiblement contre son chat. Plume dormit avec elle, la nuit suivante et celle d'après. Il ne quitta plus sa chambre et Alison enterra ses craintes.
Jusqu'à ce que... des hurlements retentirent, des échos de souffrance sans fin emplirent l'espace céleste. Alison se tenait au bord d'un grand précipice, au pied duquel tout n'était que ténèbres. Le monde avait été enseveli sous une vague géante et destructrice. Et Alison se tenait, seule, au bord de cette falaise à regarder les abîmes désolés. Elle grelottait et pourtant, il faisait si chaud, comme au cœur d'un volcan. Elle ne pouvait pas bouger, elle ne pouvait que se tenir là, et attendre, attendre! Elle se réveilla en sursaut, cette crainte brûlait toujours en elle, le ronronnement de son chat avait juste enfoui les braises sous la cendre. Mais un souffle inconnu avait attisé les flammes, et la peur était revenue. Il faisait encore nuit dehors, et Alison était revenue dans le monde réel, celui où personne ne se précipitait plus pour la rassurer. Naïvement, elle tâtonna les contours de son lit. Elle n'y trouva qu'une couverture de laine, imprégnée d'une odeur familière, qui tendait à se dissiper. Elle la serra contre elle, craignant de se rendormir, seule.
Chapitre 6: Le coup de théâtre
Elle eut un mal fou à se lever au petit jour. Son sommeil, loin d'être réparateur, l'avait affaibli. Pire encore, à présent, elle doutait. Elle doutait de ce jour nouveau, elle doutait de ce qu'elle était censée accomplir, elle doutait d'elle-même. Aurait-elle la force de combattre seule? Ce qui l'obligerait à mentir. Que se passerait-il quand ce Jack Boroes comprendrait qu'elle l'a trahi? Est-ce que ça valait vraiment la peine? Ca ne ramènerait pas Plume! La solitude et l'incertitude tissaient leurs toiles autour d'elle, et elle se retrouverait bientôt piégée dans la passivité. Chaque seconde l'oppressait davantage. Néanmoins, elle prit le parti de se lever, et de se préparer quelque-soi sa décision finale. Elle pourrait renoncer jusqu'à la porte du commissariat. Elle prit un vrai petit déjeuner, et s'évertua à se mettre en valeur, pour se donner du courage. Lorsqu'elle fut changée, elle alla au garage, qui ne servait plus que de débarras.
Un grand congélateur trônait au milieu d'objets divers, entassés en vrac. Elle en souleva le lourd couvercle. Un souffle d'air frais lui fouetta le visage. Au fond du glacial cercueil, se trouvait le corps de Plume. Une fine couche de givre s'était formé sur son pelage. Magnétisée, Alison ne put détacher son regard. Sa fatigue se fit moins pesante. Elle imaginait les tourments de son ami et toute résignation se transforma en colère ardente. Elle lui sembla être dans un tribunal. L'homme en était le grand juge et arbitrairement, il condamnait à mort tout ce qu'il méprisait. Pourquoi avait-on tué Plume? Parce que c'était facile ou parce qu'on prenait ombrage de sa splendeur? Elle l'ignorait mais elle l'apprendrait, quoi qu'il en coûte. Plus aucune lueur d'hésitation n'assombrissait son cœur.
Il était aux alentours de 16 heures, lorsqu'elle arriva en ville, un cocon de laine dans les bras. Le commissariat était contrairement à la veille, désert, hormis un homme, cheveux et barbe hirsutes, blouse blanche qui devait avoir dans les quarante ans. Il piétinait devant la machine à café. Alison l'interpella: "Bonjour! Excusez-moi, je cherche l'Inspecteur Boroes, pourriez-vous me dire où je peux le trouver?" L'homme lui serra la main et répondit: "Laissez-moi deviner, vous êtes Miss Marx?
-Oui! Je ne savais pas que j'étais si célèbre! Vous ne devez jamais voir de civiles ici!
-Des vivants non! Je fréquente plus les morts... Je suis médecin légiste, Donald Summer, mais tout le monde ici m'appelle Dony, ce que je n'aime pas outre mesure, mais bon, passons... Jack m'a parlé de vous et de votre affaire.
-Ah! Et il n'est pas ici, "Jack"?
-Non! Quel étourdi je fais! Il vous prie de l'excuser, mais il a une affaire urgente à régler. Ca ne vous ennuie pas que ce soit moi, qui vous accueille, parce que sinon on peut toujours l'attendre, il.....
-Non! Non! Pas du tout! Au contraire, vous êtes l'homme de la situation, j'ai besoin d'un spécialiste pour autopsier un corps, pas d'un inspecteur!
-Tout va pour le mieux alors! Je vais me mettre au travail... si vous êtes d'accord?
-Allons-y, je suis prête!
-Il me faut le corps pour commencer....je peux vous aider à le transporter? Si vous êtes garée loin, j'ai des tables roulantes...
-Ce ne sera pas nécessaire, il est ici!
-Comment ça ici? Alison souleva d'un geste, le petit paquet qu'elle portait.
-Oh! Je suis désolé!
-Ne le soyez pas, celui qui a fait ça, ne l'est pas!
-L'inspecteur ne m'avait pas précisé qu'il s'agissait d'un enfant! Quelle tragédie... Veuillez me suivre, il nous faut descendre pour accéder à la morgue.
-La morgue?
-Oui, c'est là que nous examinons les cad... les corps! Vous voulez bien appuyer sur le -1?
-Elle est sous terre?
-Nous avons été obligés, d'aménager le souterrain. Avec ces foutues températures, les corps se détérioraient trop vite. Nous sommes arrivés!"
L'ascenseur s'ouvrit sur un large couloir, tapissé au sol, d'un carrelage rouge-sang. Il y avait le long de ce dédale, trois grandes portes en vert opaque. Les deux premières étaient conjointes, et paraissaient assez vastes. La troisième était de plus petite taille et ressemblait à la salle d'attente d'un cabinet dentaire. Désignant du doigt cette soi-disant porte, Dony proposa à Alison d'aller l'y attendre: "Elle n'est pas très accueillante, mais c'est toujours mieux que la salle d'autopsie!" Alison était ailleurs, cet endroit dégageait quelque sensation singulière, qu'elle aurait eu du mal à définir. "Mademoiselle?
-Pardon? Excusez-moi! Vous disiez?
-Allez attendre là! Vous pouvez me confier l'enfant, ça ne dura pas plus de trente minutes, à mon avis.
-Si ça ne vous ennuie pas, je préfère assister à l'autopsie!
-Vous savez, ça n'a rien de plaisant! Surtout quand on a connu la personne...
-Je vous assure, je tiendrai le coup! Le pire est passé....J'insiste!
-Comme vous voulez! Mais je vous conseille de sortir, si c'est trop éprouvant!
-Je le ferai! Promis!"
Ils pénétrèrent dans la salle, au-dessus duquel était inscrit City Morgue. On y trouvait un grand nombre de tables en inox, occupées pour la plupart par une forme vague dissimulée sous un drap blanc. Ce lieu était à la fois repoussant et fascinant, effrayant et apaisant. "Tenez, posez-le ici!" Proposa Dony en poussant une table vide. Elle s'exécuta. Le cocon paraissait encore plus fragile sur cette immense table. Le médecin approcha une grosse lampe et une étagère roulante, où étaient rangés divers objets chirurgicaux. Ils rappelèrent un vieux film à Alison. Un savant fou y donnait vie à une créature morte. Elle ne put réprimer un frisson. "Si vous voulez, vous pouvez vous mettre un peu de ça sous le nez!" Dony lui tendit un pot de menthol à l'aspect vicieux. "La plupart des gens sont incommodés par l'odeur, mais je travaille ici, depuis si longtemps que moi, je ne sens plus rien!" Alison fit un geste de la main pour lui signaler, qu'elle n'en avait pas besoin.
C'est vrai que cette pièce sentait la mort. Cela n'avait rien de plaisant, mais si on prenait en compte que ces gens avaient été vivants, un jour, et que le même sort clôturerait notre propre vie, on ne sentait vite plus rien. Tant notre esprit était en proie à l'inquiétude. On a ignoré, on ignore et on ignora, toujours ce qu'est la mort. C'est la notion la plus énigmatique qui soit. Elle, qui a bouleversé et hanté les hommes du Cro-Magnon à la période "post-historique". La seule chose dont on pouvait être certain, c'est que ces fantômes allongés là, ont connu la Grande Vérité. Et qu'ils sont plus savants que n'importe quelle élite. La grande question, qui a brisé plus d'une fois l'Humanité, sur une quelconque forme de subsistance après la mort, eux, ils en détenaient la réponse. Soit ils le savent en coulant des décennies heureuses dans un paradis céleste, soit ils ont détenu, l'espace d'une seconde, ce savoir. Ils ont ressenti leur dernier battement de cœur, en sachant qu'il y aurait que le néant, pour eux, après.
Alison était tellement troublée, elle qui avait perdu tant d'êtres aimés dans ce grand mystère, qu'elle ne prêtait aucune attention aux paroles de Dony. Il avait fini de se mettre en tenue, ce qui se constituait en tout et pour tout, d'une chemise, bleu, plastique et de gants en latex. Lorsque le docteur déplia la couverture, Alison revint à elle, et tenta de garder son calme. Le petit corps d'un chat apparut. Le médecin eut un léger mouvement de recul, traduisant un profond étonnement. Elle sentit que le temps était venu de s'expliquer. D'un ton neutre, elle confessa: "C'est en partie à cause de cela que Jack ne vous a rien dit sur le corps... il ne savait pas comment vous réagiriez, et moi non plus d'ailleurs. Ecoutez, je sais que vous êtes débordé... Cela peut vous paraître dingue, ce n'est ni une plaisanterie et je ne me suis pas évadée d'un asile." Sa voix s'était emballée, trahissant ses émotions, elle reprit calmement: "Je sens que je vous dois des explications, si je ne veux pas prendre la porte... Voilà, je passe mon examen d'entrée à la faculté de médecine, et mon sujet porte sur les morts difficiles à diagnostiquer pour les médecins. Ca a l'air débile... la fac ne sait plus quoi inventer pour épurer son stock d'étudiants! Enfin, voilà, j'ai trouvé celui-là, il y a trois jours, je l'ai gardé au frais en pensant qu'il ferait un bon objet d'étude. Ca me permettra de me distinguer de mes camarades, qui arriveront avec un banal cadavre humain. J'ai envie de faire bonne impression, c'est important, et j'ai besoin de l'avis d'un grand spécialiste, parce que je manque d'expérience, vous voyez?" Il eut un silence pendant lequel, Alison ne cessa de mordre sa lèvre inférieure. Elle était certaine que son argumentation ne tenait pas la route. D.Summer reprit alors la parole:
"-Curieux sujet en effet! J'ai bien compris mon rôle, je vous mâche le boulot et vous obtenez un passeport pour la fac. Je ne suis pas idiot, je sais comment ça marche... j'ai été étudiant moi-aussi! Ce qui m'étonne, c'est que Jack cautionne un truc pareil! Quand il m'a parlé, il avait l'air très sérieux!
-Jack? Ah oui, Jack! Eh bien pour ne rien vous cacher, Jack et moi! Enfin vous voyez, ce genre de truc. Il m'a beaucoup parlé de vous, en bien, en très bien même! Il vous admire énormément! D'ailleurs, quand il a su que je postulais à la fac, il s'est servi de votre "amitié" pour me draguer!
-Il admire?
-Il ne cesse de conter vos prouesses!" Il eut un autre silence où Dony semblait réfléchir à la marche à suivre:
"-Je l'ignorais....Ecoutez, ce n'est pas que je n'aie pas envie de vous aider, loin de là! Vous m'avez l'air de quelqu'un de charmant, mais comme vous pouvez le voir, le travail ne manque pas et je doute que vous vouliez faire des heures sup. avec moi!
-Et vous, vous m'avez dit, que ça ne prendrait que quelques minutes... S'il vous plaît, si vous m'aidez, je vous citerai en bas de mon devoir, ou non, en haut "Avec l'aide précieuse du DOCTEUR DONALD SUMMER, sans qui ce travail n'aurait jamais vu le jour!"
-Ecrit en gros?
-En très gros!" Dony mit de l'ordre dans ses étagères et ajouta gaiement:
"-Bien! J'accepte! Où en étais-je? Il saisit un scalpel. Ce ne m'étonne en fait, qu'à moitié que Jack ait joué de sa situation pour vous séduire, tout le mode sait ici qu'il est prêt à n'importe quoi pour mettre une fille dans son lit... Désolé, c'était pas très délicat de ma part!
-Y'a pas de mal! Alors de quoi est-il mort?
-Extérieurement, tout semble normal, enfin pour un cadavre!" Dit-il en examinant d'une main experte, le corps sous tous les angles. "Ah! Ca, ce n'est pas normal!" Le voir manipuler le corps ainsi, provoqua de violentes montées d'estomac à Alison, elle articula: "Quoi donc?
-Il n'a plus d'yeux! Regardez! Et il se poussa pour qu'elle voie sa découverte. Elle eut à peine le temps de détourner les yeux:
"-Ca va! Je vois bien d'ici merci!" Pauvre Plume, elle l'avait abandonné à un monde monstrueux.
"-Vous vous sentez bien? Vous êtes toute blanche, c'est quand même pas le chat qui...
-Non! C'est cet endroit, mais ça va aller!
-Vous devriez vous y habituer, si vous voulez devenir un bon médecin.
-Je préférerai dans la mesure du possible fréquenter les vivants!
-On ne choisit pas toujours...
-Vous pensez qu'on les lui a...arrachés?
-J'en doute! Aucune trace de coupure, juste un dépôt dans le fond, vous savez, comme quand on brûle une bougie, il reste de la cire... J'ai peut-être une idée, je vais vérifier ça tout de suite." Et il planta le scalpel dans la chair morte et la trancha. Alison se sentit partir, elle se résolut à quitter les lieux: "Excusez-moi, où sont les toilettes, s'il vous plaît?
-Au fond à droite!
-Merci!" Elle l'entendit soupirer: "Ah les femmes!"
Elle ne revint qu'après avoir rendu son copieux petit-déjeuner aux égouts de la ville. Pendant ce temps, D.Summer avait fini l'autopsie, il plaisanta en la voyant: "Vous avez vu un fantôme?
-C'est tout comme! Alors?
-C'est bien ce que je pensais! Il est mort d'hyperthermie!
-Je ne comprends pas...
-J'ai pensé de suite à ça en voyant les orbites vides. Et je l'ai ouvert et tous ses organes ont fondu. Une sacrée bouillie!
-Mais ce ne peut pas être dû à la décomposition naturelle du corps?
-Non, pas au bout de trois jours et surtout pas avoir été entreposé au froid, ça ralentit la détérioration! Cet animal est bien mort d'un coup de chaleur, si vous préférez!
-Je ne comprends pas...
-Je ne suis pas climatologue, mais je suppose que quelque chose a dû se dérégler dans l'atmosphère plus grandement lorsque notre ami à quatre pattes était dehors. En tout cas, ça a carrément grillé toute forme de vie. Celui-là a dû s'étouffer en quelques dixièmes de secondes, sa respiration s'est arrêtée, son sang s'est mis à bouillir, et les organes, privés d'oxygène et desservis par un sang pauvre et trop chaud, ont fondu. Mais il était déjà mort." Alison ne cessait de répéter à mi-voix: "Je ne comprends pas!" Mais intérieurement, elle faisait le schéma inverse, elle comprenait tout. Voilà pourquoi la climatisation s'était emballée, ce soir-là. Une voix stridente hurlait en elle: "Pas de coupable! Pas de meurtre, pas de coupable!"
Dony continuait son exposé consciencieusement. : "Causes de la mort naturelles. Ca devient une habitude, à ce train-là, plus rien ne survivra sans clim. ! Enfin si vous voulez mon avis, vous ne ferez pas un bon sujet d'étude avec celui-là, la mort naturelle n'a jamais fasciné les médecins, mais je peux toujours vous prêter l'un de mes corps, j'ai eu un arrivage de SDF....." Mais Alison ne se souciait plus de lui, elle ne l'entendait plus. Brusquement, elle s'enfuit en courant de la morgue, abandonnant Dony et le corps mutilé de son chat.
Chapitre 7: L'attaque
Alison n'avait pas cessé de courir, même lorsqu'elle fut bien éloignée du commissariat. Animée par une fougue insensée, elle ne s'était pas souciée des passants qu'elle avait bousculés dans sa précipitation. Ce fut une course effrénée, sans le moindre but, sans point d'ancrage, à toute vitesse à travers les rues. Elle continua ainsi, jusqu'à ce qu'elle fut trop essoufflée pour poursuivre son insatiable quête. L'effort avait été grand. Ses forces la quittèrent. Une toux roque la saisit. Sa gorge la brûla, sa cage thoracique écrasa ses poumons. Son corps semblait lutter, pour se libérer d'un poison. Elle manqua de tomber à genoux. Son cœur la faisait souffrir et ses veines menaçaient d'exploser sous la pression du sang. Quand elle parvint à se calmer, elle se rendit compte que ses pas l'avaient menée bien loin. Trop loin de tout, elle ignorait tout de cette partie de la ville, qui à priori n'était pas éclairée, la nuit tombée. Ces chances d'échapper à la T.112 étaient sans nul doute, remise à demain.
Son instinct lui dicta qu'il était fort dangereux de demeurer ici, seule et égarée. Alors, elle se remit en route pour se réfugier dans un endroit plus sûr. Après avoir arpenté pendant une dizaine de minutes, les allées sombres et malsaines, les bruits et les lumières de ce qui était manifestement, un bar-hôtel, vinrent frapper ses yeux et oreilles. La fête battait son plein. Alison avait la certitude qu'elle n'avait rien à n'y faire. Mais poussée par la crainte et la chaleur, elle pénétra dans l'antre humide, à l'éclairage tamisé. Sur un promontoire, des musiciens et une chanteuse au regard lubrique occupaient l'espace sonore avec une musique lancinante. Dans la salle, des tables, des canapés, et une grande piste de danse circulaire à l'aspect bleuté constituaient le décor de la scène. Des gens de tous âges et tous sexes y passaient leur soirée. Certains parlaient avec de grands gestes, d'autres dansaient et d'autres encore, n'enivraient de plaisantes compagnies et d'alcool. Ce n'était pas un lieu fréquentable. Si un psychanalyste avait examiné cette foule, il y aurait vu l'activation excessive du "ça", l'occultation complète du "surmoi", dans l'ignorance totale du "moi". Tout ce microcosme donnait libre court à leurs envies sous les yeux las d’Alison.
La nuit serait éprouvante. Elle devait passer inaperçue, jusqu'au petit jour, pour ne pas s'attirer d'ennui. Elle n'aurait pas la force de se battre. Elle s'assit au comptoir, dans un recoin, le plus sombre du bar, histoire que les regards des prédateurs ne convergent par sur elle. Néanmoins, un serveur l'aperçut, il porta ses pas vers elle. Alison ne le vit pas approcher, tant son regard tentait de discerner dans les ténèbres, la venue de quelque menace. Elle sursauta quand elle aperçut ses yeux brillants posés sur elle. Il la rassura: "N'ayez crainte! Je vais pas vous manger!
-Je vous ai pas vu venir... je suis un peu nerveuse!
-Ca se voit! Détendez-vous, personne ne viendra vous aborder, si vous ne le désirez pas! Je vous sers quelque chose?
-Une vodka caramel." Lança-t-elle indifféremment. Il lui servit son cocktail et engagea la conversation:
"-Dure journée?
-Pardon?
-Vous êtes sans doute, la personne la plus triste, que j'ai croisée ces derniers jours! Alors je supposais que votre journée n'avait pas dû être très drôle...
-C'est ma vie qui n'est pas drôle! soupira Alison
-Vous devriez vous détendre! Malgré ce que vous en pensez, c'est le genre d'endroit idéal pour se remonter le moral! Je vous en ressers une?
-Hein? Ah une vodka, allez-y au point où j'en suis!
-Qu'est qui vous mène ici? Je ne vous ai jamais vu traîner dans le quartier, je m'en souviendrais sinon!
-Je n'aime pas les lieux publics et encore moins les bars! Elle vida son verre d'un trait.
-Pour une personne qui ne fréquente pas les bars, vous avez une sacrée descente! Il lui remplit son verre
-Il n'a rien de fabuleux à se laisser aller! Hou, elle est forte cette vodka!
-Eh oui, c'est pas du jus d'orange! Si on arrêtait là?
-Sûrement pas! J'en ai marre de l'exemplarité, versez-m’en une autre!
-Bien Mademoiselle!"
Et elle but ainsi trois vodkas d'affilée. L'alcool commença son dessein. Les heures défilèrent plus rapidement.
"-Vous comptez dormir ici?
-Est-ce que j'ai le choix! Y'a pas de bus dans cette ville pourrie, et chui bourrée, c'est vraiment sale!
-Ne vous inquiétez pas, je vais vous trouver une chambre! Si vous voulez, vous n'avez qu'à aller vous reposer dans la mienne.
-Ca, c'est vraiment sympa! T'es pas comme les autres, les autres mecs ont toujours une idée derrière la tête.
-Allez, assez bu! Venez! Je vous aide, c'est au premier, vous serez mieux au calme!" Toute l'assemblée était à présent ivre et des couples nouveaux et éphémères, s'étaient formés. Le serveur passa derrière le comptoir et soutint Alison. L'euphorie et l'alcool lui avaient rendu ses belles couleurs. Ils traversèrent la salle et Alison était d'humeur bavarde: "T'es vraiment un copain! Chai pas comment tu t'appelles, mais t'es copain!
-Marwin!
-Salut Marwin! Tu me crois si je te dis que je suis en ville pour mon chat? Il est mort d'hyp... hyp... hypmachin et merde, je sais plus! C'est à cause de l'air, un truc comme ça, qu'il a dit! Et ce sale flic "Monsieur je maîtrise tout!" Il va être bien déçu... Tu sais pourquoi? Et bin, comme t'es un copain, je vais te le dire! Mais chut! Faut pas le répéter, je lui ai promis du fric, mais je l'ai pas payé!" Elle rit comme une écervelée.
Ils débutèrent l'ascension d'un grand escalier: "IL EST MORT D'UN COUP DE CHAUD! D'UN COUP DE CHAUD! T'Y CROIS-TOI?
-Ce que je crois, moi, c'est que t'as bu un verre de trop!
-Ha! Ha! Ha! C'est salaud la vie, on va tous crever comme des rats! On est trop con, personne ne le sait! Sauf moi! Moi, je le sais et toi?
-Moi aussi, répondit-il froidement.
-Ah tu sais? Et... et... et... ça te fait quoi? Hein? Tu vas mourir dans d'atroces souffrances... c'est vraiment moche hein?"
Il demeura interdit. Alison ne cessait dans sa déclamation de faire de grands gestes, qui menaçaient de les faire dégringoler à tout instant. "Oulala! Ca tourne! Je crois que je vais vomir!
-Attends un peu pour ça!" Ils arrivèrent enfin à l'étage, et ils s'arrêtèrent devant la porte de ce qui semblait être une chambre de bonne. Marwin l'ouvrit et poussa sans ménagement Alison à l'intérieur. "C'est là que t'habites? Pouff, ce que c'est moche! Une tombe serait plus attrayante! Tu devrais profiter de la vie avant de passer l'arme à gauche, mon pote!
-Mais je profite!" dit-il d'une voix posée, mais glaciale, il tira le verrou de la porte. " Et ce sont des gens comme toi, qui me permettent d'oublier que je vais mourir dans "d'atroces souffrances", car je sais que tu souffriras avant moi! Tu te demandes de quoi je parle! Ne sois pas effrayée, et comme tu as été gentille avec moi, je vais t'avouer à mon tour, un secret. Puisque nous allons tous mourir avant notre fin biologique, j'ai décidé de jouir de la vie en me fiant uniquement à mes envies. Pourquoi craindre de faire le mal, si nous sommes punis, quoi qu'il advienne, bon comme mauvais! Enfin de compte, autant s'en donner à cœur joie, loin de cette morale barbante! Tu recules? Est-ce que l'alcool ne serait pas assez puissant pour lever tes inhibitions ? Tu n'es pas la première... mais tu seras peut-être la dernière qui sait? ! En tout cas, je suis toujours là, nulle puissance supérieure ne m'a châtiée! A présent, choisis! Je suis bon joueur et tu es différente... je te laisse le choix de ton destin! Tu peux décider de profiter avec moi, des biens qu'on nous a donnés, avant la mort et la pourriture. Ou refuses-toi et je serai un prédateur impitoyable. Réfléchis bien, mais sache que tu ne seras plus jamais aussi belle que ce soir! Ne crains pas Dieu, il n'existe pas... crains la fin des temps! Choisis-tu la vie ou la souffrance? Tu as la possibilité de te sentir vivante avec moi, viens ou défends-toi!"
Alison n'avait été en rien convaincue par cette argumentation névrosée. Elle ne riait plus et cherchait désormais le moyen de défendre sa fierté et sa liberté. Marwin vit qu'elle ne se rendrait pas sans combattre. D'un saut agile, il bondit sur elle. Il était fort et entraîné. Son adversaire était affaiblie, elle ne résisterait pas longtemps. Il la plaqua violemment contre le mur et dans sa main fermée, il lia ses poignées ensemble. Il recherchait la douceur de ses lèvres. Alison sonnée par la vodka, se débattait et hurlait à s'en briser les cordes vocales. Mais personne ne l'entendait et personne ne souhaitait l'entendre. La planète entière résonnait de cris de détresse, pourquoi lui aurait-on porté secours, plus qu'à un ou une autre. Il la jeta sur un lit miteux, l'empêchant de se démener, par l'oppression de son poids. Il tentait par des gestes brutaux et maladroits d'effleurer sa peau douce et fraîche. Alison sentait avec horreur, ses doigts parcoururent sa chair, comme des légions d'araignées venimeuses. Et elle frappait des poings et des pieds pour échapper à son emprise. "Vas-y, débat-toi, tu ne fais que retarder l'inévitable! Plus tu as peur et plus tu sens bon!"
D'une main résolue, il fit glisser la fermeture éclair de son jean, dévoilant le point culminant de ses pulsions. A bout de force, Alison parvint à dégager l'une de ses jambes et son agresseur, trop aspiré dans le plaisir que la scène lui suscitait, ne vit pas le coup de genoux arriver. Il tomba au sol, les deux mains autour de son membre endolori, jurant et menaçant Alison. Animé d'un dégoût et d'une colère intenses, elle lui asséna une série de coup de pied dans le ventre. Il n'eut plus à rien dire, seulement à gémir. Alison remit de l'ordre à sa tenue. S'apprêtant à fuir ce lieu méprisable, elle jeta un dernier coup d’œil au corps recroquevillé de douleur: "Tu avais tort sur toute la ligne... t'as souffert avant moi!" Elle descendit les marches quatre à quatre. L'alcool était toujours en elle, la faisant tituber de temps à autre, mais son esprit avait eu le dessus. La réunion du rez-de-chaussée savourait les derniers balbutiements de l'obscurité. Nul ne remarqua la jeune femme, à l'allure princière. Elle s'extirpa de cet antre lugubre, la tête haute. Dehors le jour n'était pas encore levé, mais la nuit se faisait moins pesante. Alison demeura un temps, à observer le ciel orageux et voilé. Désormais, elle préférait les ténèbres aux lumières artificielles.
Chapitre 8: "La mise au poing"
L'extérieur lui sembla plus agréable qu'il n'était possible. Malgré la laideur des environs, et la chaleur, elle se sentit plus forte. Elle ne se laisserait pas aller à la débauche, ni au mal, pour se sentir vivante. Le sort de l'Humanité lui importait peu, mais elle ne participerait pas à sa chute. Plus que tout, elle refusait d'attendre dans l'angoisse, une mort imminente. Qu'elle vienne la défier, elle la combattrait, comme ce soir, pour sa liberté. L'ultime mission qui lui restait à accomplir ici, était de récupérer Plume. Il était hors de question de l'abandonner aux poubelles de la ville. La morgue ne serait pas ouverte avant la levée du jour, elle devait encore attendre. Elle déambula donc, tout en essayant de retrouver son chemin. Après des heures de marche incertaine, elle revint en terre familière. Elle s'était égarée, mais son chemin était maintenant évident. La lumière naturelle émergeait légèrement, mais une opacité verdâtre empêchait depuis des années, l'embrassement lumineux de la voûte céleste.
Son errance la conduisit à attendre l'éveil de la cité, dans un square en retrait. Son étendue était limitée par l'omnipotence urbaine. Les employés municipaux avaient construit quelques arbres, fleurs et bancs artificiels pour les rares promenades des citadins. Alors qu'elle parcourait les allées, le cœur lourd, elle aperçut l'imposante reproduction d'un émerveillement ancien. La souvenance enfantine d'un grand saule-pleureur, roi de son jardin secret, là-bas, chez elle, en Nouvelle-Zélande. Le souvenir de temps heureux et insouciant la fit s'engouffrer sous le rideau feuillu. Emue, elle se rappela les parties de cache-cache, des nuits à la belle étoile, des feux d'artifice sur la colline, des confidences entre amies, qui la conduisaient toujours au creux de cet arbre.
Ses mains se posèrent sur le tronc lisse. Pas la moindre ride savante. Elle ne sentit aucun cœur battre sous l'écorce, aucun sang ne circulait. Elle huma l'air, aucune odeur ne rassura son odorat. Naïvement, elle tira sur une feuille. Quand elle ouvrit sa main, il n'y avait rien. La feuille n'avait pas bougé. Elle était moulée avec les autres feuilles, avec les branches et le tronc. Tout était un, tout était uniformément uni, dans la même matière. Aucune main humaine ne parviendrait à abîmer cet édifice. Seul, le temps ferait son office au fil des millénaires. Alison frappa de ses poings serrés, le saule, qui ne chancela nullement. Cette lutte-là était vaine. Elle ne pourrait jamais se satisfaire d'un mensonge, et la race des arbres était définitivement éteinte. Dos au tronc, elle se laissa glisser sur le sol stérile. Elle se replia sur elle-même. Alison fut bientôt agitée de sanglots. Elle pensait "C'est injuste! Tellement injuste!"
C'est alors que tout espoir avait disparu de la surface du globe, que l'impensable se produisit. Soudainement, les nuages se séparèrent et le soleil apparut. Ce genre de phénomène était devenu miraculeux, comme l'avaient été dans l'Ancien Monde, les éclipses solaires. L'avènement du Dieu des astres se mouvait, depuis la métamorphose du ciel, discrètement derrière de brumeuses vagues atmosphériques. Il brilla d'abord timidement, comme stupéfait d'occuper de nouveau son trône. Puis ce fut un magnifique éclat de lumière infinie, qui redonna vie au ciel terne. Le vent se mêla à ce féerique tableau, balayant d'un souffle puissant le feuillage du saule. Alison en sentit la caresse et redressa la tête. Maladroitement, elle se releva et se dirigea, hypnotisée, vers le halo éblouissant. Les yeux grands ouverts, essuyant les empreintes larmoyantes de ses joues, elle se délecta de ce soubresaut de vie. Elle n'osait y croire. Elle se pensa prisonnière d'un rêve illusoire.
Si bien que lorsqu'elle vit un pétale de rose voleter autour d'elle, elle murmura: "Je suis morte! Il le faut, pour contempler pareille merveille!" Elle tendit alors la main, pour recevoir le somptueux présent. Baigné par le rayonnement solaire, il trônait majestueusement dans sa paume. D'un rouge vif, il était doux comme la caresse de la pluie, frais comme la peau d'un bébé, parsemé de diverses petites veines comme le sillage de la vie. Il était vrai! Alison porta sa main à ses lèvres pour embrasser l'Idéal incarné. Puis elle ferma les yeux pour apprécier la réverbération des rayons du soleil, sur son visage. Mais bientôt, les choses durent reprendre leur cours, et le soleil, sa place derrière les nuages menaçants. Le vent se tut. L'espoir s'était tari.
Alison se sentit fatiguée. Une telle exaltation qui se clôturait par un brusque retour à la réalité, était douloureux. Elle avait affabulé, travesti la vérité pour rendre son attente plus supportable. Un effet secondaire de la vodka sans doute. Elle allait quitter le square, quand elle sentit une présence discrète dans son poing serré. Un petit être voulait échapper à son emprise et elle y concéda, dévoilant le pétale oublié de la rose. Il était certes moins éblouissant mais l'avoir examiné sous tous ses aspects, Alison dut admettre qu'il provenait d'une vraie fleur. Quel heureux propriétaire était parvenu à sauver un rosier? Elle l'ignorait, mais elle l'enviait.
C'est alors qu'elle comprit, ce que son esprit s'était refusé à concevoir. Il n'y avait pas un coupable. C'était l'Humanité entière qui était coupable! Si on était parvenu à sauver un rosier du Néant, n'aurait-on pas pu sauver tout le reste? Si un homme avait mis son savoir au service de la survie d'un rosier, l'Humanité dans son ensemble et dans sa diversité, n'aurait-elle pas pu protéger le règne animal et végétal, de ses folies? Peut-être avec de la volonté. On ne saura jamais, car à présent, il était trop tard pour faire machine arrière. Il ne restait plus que des coupables, descendants d'autres coupables. Les générations passées avaient pillées et dilapidées les richesses de la planète, et les futures s'étaient contentées de laisser les événements s'empirer. De l'aïeul à l'enfant, les hommes avaient lâches, égoïstes, coupables, coupables de détruire ou de détourner les yeux.
Alison se sentit coupable. Elle aussi, elle avait contribué à la mort des animaux et des végétaux. Elle était responsable de la mort de son chat. Elle avait préféré profiter du temps imparti, égoïstement, sans défendre la planète qui se mourait. Elle aurait dû tout tenter, elle aurait dû risquer sa vie... Mais à quoi bon se torture, maintenant, tout aurait pu être différent quelques siècles auparavant. Elle glissa l'hommage fleuri dans sa poche et se prépara à assumer les remontrances de la police.
A sa grande stupéfaction, les locaux étaient vides. Elle regarda la grande horloge. Il était pourtant 10 heures et nous étions samedi... , samedi! Elle avait perdu toute notion du temps. Il était normal qu'il n'y ait personne. "Bon, pensa-t-elle, c'est pas plus mal. Si Plume est encore ici, il doit être à la morgue, enfin je crois et je l'espère. Bon, je descends et on verra bien!
-Je m'attendais à vous voir pointer le bout du nez, un de ces quatre!" tonna une voix derrière elle. C'était Jack Boroes, il la dévisageait, planté au milieu d'une allée.
"-J'ai oublié quelque chose ici...
-Vous parlez sûrement de votre "ami" ou plutôt devrais-je dire de votre chat?
-Vous ne me connaissez pas, vous n'avez pas à me juger comme vous le faites!
-Vous avez bonne mine de me donner des ordres! Je vous ai aidé et qu'est-ce que je récolte... Vous m'avez foutu dans une belle merde avec votre fichue bestiole! De quoi, j'ai l'air moi? Je vais vous dire, d'un ripou qui accoure comme un chien devant une paire de jambes épilées! Le bruit court partout que je vous ai permis d'autopsier un chat, un chat! Alors que j'ai des centaine de cadavres humains sur les bras, dont Dony n'a pas le temps de s'occuper, et qui vont être enterré sans qu'on ait trouvé le meurtrier! Comment j'explique ça aux familles?
-Avec votre délicatesse habituelle, Inspecteur!
-Ce n'est pas un jeu! Attendez! J'ai pas fini, ayez au moins la politesse de m'écouter! Je suis policier, pas détective privé, ni vétérinaire, et encore moins soutien pour fille psychologiquement dérangée. Ecoutez-moi!" Il la retint par le bras.
"-Lâchez-moi!
-Pas avant que vous m'ayez écouté!
-Je n'en ai pas envie! Et je ne suis pas d'humeur à compatir à vos gémissements minables! Vous vous foutez de mes états d'âme, et bin c'est réciproque! Maintenant, je vous conseille de me lâcher!
-Ou quoi? Vous allez me frapper? J'aimerai bien voir ça..."
Sitôt dit, sitôt fait, Alison lui envoya un coup de pied au tibia. Jack ne put réprimer un mouvement de douleur, il la lâcha. Elle courut jusqu'à l'ascenseur, et il se lança à sa poursuite. Mais l'ascenseur se referma devant lui. Il frappa les portes scellées de rage, et il s'élança vers les escaliers. Alison sentit que le temps lui manquait. Il la rattraperait bientôt. Elle gagna rapidement la salle d'autopsie. Mais elle ne vit pas Plume. De désespoir, elle souleva tous les draps, espérant l'y trouver, néanmoins, il n'y avait que des cadavres humains, nus et livides. "Il n'est pas ici!
-Où est-il? Je n'ai besoin que de lui, après je m'en vais!
-Vous savez, je me suis posé pas mal de questions, depuis que l'un des ambulanciers est venu me voir en plaisantant sur le fait que j'envoyais des cadavres félins à Dony! Parce qu'une belle fille m'avait fait tourner la tête! Je suis donc allé voir Dony, et il m'a raconté votre petite entrevue. Mon passage préféré, j'avoue, c'est quand vous lui parlez de notre soi-disant relation amoureuse! En d'autre circonstance, j'aurai apprécié la plaisanterie, mais là, j'ai du mal à rire! Votre histoire risque de me coûter très cher, si ça arrive, et ça arrivera sans aucun doute aux oreilles de mes supérieurs. Vous vous êtes foutu de ma gueule et vous m'avez fait passer pour un taré! J'aimerai bien savoir la vérité! Qui êtes vous réellement? C'était quoi "ça", un pari? Un test? Ou peut-être vous êtes simplement une détractée, évadée d'un asile..." Alison était restée muette jusque-là, bras croisés, elle avait écouté les reproches de Jack. Elle ajouta pour sa défense: "Croyez ce que vous voulez! Si je vous avais dit la vérité, que mon chat était mort et que j'avais l'intention de crever le salopard qui l'avait tué! Vous m'y auriez envoyée à l'asile! Alors pourquoi? Pourquoi aurai-je été sincère avec vous, alors que vous ne pouvez effleurer, ne serait-ce que d'une larme, ce que je ressens! Vous savez rien, vous vous permettez de me juger, de me traiter de folle! Parce que j'étais coupable d'aimer un chat autant d'un être humain! Mais nous vivons pas dans le même monde, Jack! Dans le mien, toutes les races ne font qu'un et s'enrichissent mutuellement. Mais "ça", vous ne pourrez jamais le comprendre!
-Vous avez raison... Vous êtes complètement folle!
-Vous voyez, j'ai agi comme il fallait! Tranquillisez-vous, j'ai été bien puni! Personne ne l'a tué... Finissons en, où est-il?
-Dony ne savait pas quoi en faire. Je lui ai dit de le mettre dans la crypte. Vous n'avez qu'à aller le chercher... et je vous conseille de ne pas traîner ici! Il se peut que j'aie une envie soudaine de vous coffrer!
-Ce n'était pas mon intention! Mais puis-je abuser avant cela, une dernière fois de votre grande générosité, Inspecteur? Où se trouve la crypte?
-Vous n'avez que trop profité de moi! Débrouillez-vous!" Il s'éloigna vers l'ascenseur.
-Merci, vous êtres trop aimable!" Elle finirait bien pas la trouver cette maudite crypte. Il n'y avait que trois pièces ici. Elle en connaissait deux, la crypte était forcement la troisième. Ce fut le cas.
C'était un endroit encore plus glacial que la salle d'autopsie. Elle renfermait différentes grandes armoires en inox, qui étaient logées contre le mur. Ces sortes d'armoire se découpaient en divers casiers, destinés à accueillir un corps allongé. Il y en avait pas moins d'une soixantaine. Mais où était Plume? Elle se laissa guider par le hasard, et ouvrit le numéro 3. Elle le referma aussitôt, ce n'était pas Plume. Elle dut de la même manière, surmonter la vue d'une vingtaine de cadavres, avant de le retrouver. Elle pensa ironiquement, qu'elle passait plus de temps à le chercher dans sa mort, que dans sa vie. Elle saisit le cocon replié par D.Summer. Elle quitta les lieux en espérant, ne jamais y remettre les pieds, dans la vie, comme dans la mort.
Elle s'apprêtait à franchir une ultime fois la porte grincheuse, quand elle entendit: "Vous êtes satisfaite? Vous allez et venez comme bon vous semble. Vous vous servez des autres, ne prenant que le meilleur côté des choses...
-Cette affaire ne fera pas long feu, n'ayez crainte! Vous ne manquez pas d'ambition, pas de quoi faire un bon être humain, mais peut-être un bon flic! Vos supérieurs vous pardonneront votre petite inclination pour une fille névrosée, après tout, vous n'êtes qu'un homme! Réjouissez-vous, qu'ils n'aient pas appris que la vraie raison qui vous a poussé à m'aider, c'est l'argent! Alors vous avez probablement raison, je suis passablement dérangée, brisée même! Je me sers des gens et ils ont du mépris pour moi, comme vous! C'est bien normal! Mais une chose me distingue de vous! Je suis honnête et l'argent me laisse froide!" Elle lui lança une liasse de billets: "2500$, c'est plus que prévu! Pour les dégâts occasionnés. Vous avez malgré vous, rempli votre part du contrat, je connais la Vérité..., et moi, la mienne! Notre collaboration s'arrête ici! Au revoir, Inspecteur!
-Vous devriez vous trouver un mec...
-Et vous, une copine, ça vous éviterait peut-être de passer vos week-ends sur votre lieu de travail!" Ainsi se conclut leur discussion.
Jack regagna son bureau, furieux, et Alison, sa banlieue, entre le contentement et la frustration.
Chapitre 9: Le tombeau et le berceau
Arrivée chez elle, elle mit tout en oeuvre pour oublier son périple nocturne. Elle prit une douche glacée, usa tout le savon à se frictionner la peau. Puis, elle peigna ses longs cheveux bruns et en finit une natte serrée. Elle se brossa énergiquement ses dents, pour chasser quelque effluve persistante. Finalement, elle changea ses vêtements et jeta ceux de la veille. Elle ne tarda guère plus, puisqu'il lui fallait préparer la cérémonie. En effet, elle devait se séparer de l'enveloppe abîmée de son chat bien-aimé. Plus rien ne le contraignait à demeurer plus sur cette terre. Tout ce qui avait été Plume devait disparaître, puisqu'il n'était plus là. Fruit d'une mûre réflexion, Alison avait imaginé un sanctuaire digne de son chat. Elle repartit donc aussitôt, munie du cocon de laine et de ce dont elle avait besoin pour le rituel.
Il y avait à l'écart de la banlieue, à quelques heures de marche, là où nul n'allait plus, une plaine de terre stérile et de cailloux. Aussi immense qu'une steppe, elle ne connaissait nulle frontière comme un désert de sable. En des temps reculés, un lac scintillant y étendait ses eaux. C'était un lieu paisible, refuge privilégié d'une faune et d'une flore diversifiées. On aimait s'y promener, le dimanche comme les autres jours de la semaine. On aimait longer, seul ou accompagné, selon nos humeurs, ses larges rives, profitant par courtes haltes de l'ombrage des peupliers. On aimait pique-niquer sur ses rivages, les jours de beau temps et les soirées d'été. On aimait baigner dans ses eaux purifiantes, un corps las et accablé par la chaleur. On aimait y naviguer sur une barque de bois, qui tanguait légèrement au souffle du vent et au clapotis de l'eau. On aimait y pêcher ou plutôt on y jetait sa ligne, car on y gagnait un sommeil bienfaiteur, allongé sur l'herbe grasse ou dans la barque solide, plus qu'on attrapait de poissons. On aimait y faire la cour et brûler ses jeunes années en déclamant des poèmes enflammés dont le lac se faisait l'écho privilégié. On aimait y vivre l'espace d'une journée, succombant aux délices d'une vie simple. Mais les temps avaient changé, et on avait préféré oublier ces amours malheureuses, et s'accommoder des tracas d'une vie urbaine.
En effet, il ne subsistait de cet antique paradis, au beau milieu de ce désert infernal, qu'un arbre. Ou du moins, ce qui en restait, le squelette imposant et noirci d'un chêne, frêle souvenir d'une magnificence éteinte. Autrefois, l'eau baignait ses profondes racines. Elle contribuait avec la terre nourricière au renouvellement, année après année, d'un feuillage majestueux et de fruits irréprochablement ciselés, dans un foisonnement de vert et de marron nuancés. Cependant, le lac s'était asséché au fil des sécheresses et des saisons bien trop clémentes, jusqu'à ce qui ne demeure qu'un tapis de terre craquelée. Toute vie s'était tarie au rythme de l'agonie des eaux. Le chêne avait alors perdu ses belles couleurs, son verdoyant feuillage et il n'engendrait plus de glands. Il avait petit à petit succombé, ne laissant que le spectacle désolant d'un magnifique géant qui n'aurait du plier devant le roseau pensant.
Il fallait marcher longtemps, sous une chaleur accablante pour parvenir à ce cimetière. Comme si ce tableau calamiteux exigeait un sacrifice de celui qui voudrait le contempler. Alison en avait fait l'expérience plus d'une fois. Elle connaissait bien ce lieu. Ce savoir lui provenait d'un vieux sage, qui lui avait transmis peu après son arrivée en Angleterre. A cette époque, la jeune fille cheminait dans l'existence sans but, abandonnée et meurtrie par l’Infortune. Une nuit, qu'elle déambulait dans son quartier, l'âme en peine, un vieil homme, assis sur un banc, fumant une pipe, l'avait accosté. Il lui avait demandé pourquoi elle pleurait. Face à la bonté de l'homme, la jeune fille lui avait confié le deuil de sa famille et ses doutes sur les bien-fondés de sa propre existence. Il l'avait écouté, il avait compati à sa détresse. Cependant lorsqu'elle avait émis le souhait de rendre les armes, il s'était montré autoritaire et intransigeant. Rien ne méritait une abnégation aussi funeste. Certes, elle devrait affronter les turpitudes de ce monde sans le moindre soutien, mais elle devait pour sa famille, pour ceux dont elle était le dernier flambeau, se battre et faire preuve de courage quoi qu'il advienne. Et si la mort était réellement la clé de son destin, elle devrait l'affronter debout, et non à terre. Elle ne devait subir, elle devait choisir en toute circonstance.
Il lui avait aussi confié que le plus dur ce n'était pas d'affronter le monde, c'était d'affronter ses peurs. Et que l'homme sage qui apprenait à les dompter, ne craignait plus rien, pas même pas la mort. Comme la jeune fille demeurait septique, il lui avait alors indiqué un chemin en dehors de la ville. Un chemin qui conduisait en terre hostile, là où les faibles d'esprit ne pouvaient se rendre sans y perdre la raison. Il ne lui avait guère parlé du lieu où ses pas la mèneraient, seulement qu'il avait été paradis et était devenu enfer. Il lui avait juste dit qu'elle y verrait ce qu'elle souhaiterait voir. Il lui avait confessé: "C'est là-bas que tout a commencé et que tout finira!" Mais ces paroles étaient restées énigmatiques pour la jeune fille. Il avait conseillé à Alison, de rentrer chez elle et d'y réfléchir. Comme elle avait soif de connaissance, elle s'y était rendue, elle avait vu, elle avait vaincu. Néanmoins, elle craignait toujours la mort. Son apprentissage n'était pas encore achevé. Alison n'avait jamais revu le vieil homme. Elle se demandait même s’il n'avait pas été une construction de son imagination. En tout cas, ce lieu qui lui avait paru si terrifiant la première fois, lui permettait de se retirer au calme, chaque fois qu'elle en avait besoin pour réfléchir. Et ce vieux squelette dont la vue l'avait blessé lors de son voyage initial, lui rappelait désormais, avec beaucoup de philosophie que la mort serait préférable à une lente souffrance, que deviendrait la vie de tout être.
Elle parvint dans le sanctuaire après avoir subi les vigueurs de la chaleur. Elle s'agenouilla, pieusement au pied de la débouille végétale, profitant de l'ombre légère de sa stature. Elle s'y recueillit un temps. Puis lorsque l'atmosphère mystique de ce lieu l'enveloppa, elle plaça le corps de Plume dans les ramures les plus accessibles du colosse. Non l'avoir serré une dernière fois contre elle. Il était à présent, loin le temps où son chat ronronnait dans le creux de son bras. Plume n'était plus qu'un souvenir lointain et réconfortant. Elle entonna à mi-voix un chant funèbre pour accompagner son dernier voyage. Quand elle eut fini, elle aspergea le pied noueux et le tronc flétri du chêne avec de l'alcool. Lorsque la bouteille fut vide, elle prononça ses quelques mots: "Voici un tombeau à ta hauteur! Le dernier arbre pour toi, mon ami! Si une quelconque vie existe après la mort, alors toi et moi, nous nous retrouverons! Va en paix!" Elle se tut. De toute façon, ils n'avaient jamais eu besoin des mots pour se comprendre. Elle alluma un briquet, qu'elle jeta au pied du chêne. Il n'en fallut pas davantage à l'arbre pour s'embraser. Les flammes parurent d'abord timides, comme craignant de s'asphyxier. Mais bientôt, le feu se délecta du bois mort, et leur union crépita de plaisir. Les flammes devinrent brasier et le chêne, une immense torche incandescente, entraînant dans sa danse ensorcelante, le corps de Plume. La combustion rendit leur corps à la poussière et leur âme à l'Infini. Alison n'attendit pas la clôture du spectacle. Elle s'éloigna bien vite, en se demandant quel sens allait-elle donner à son existence à présent.
La nuit tomba sur une petite ville, du bout du monde. Nous étions dans des temps bien plus plaisants. Tout était calme, les habitants savouraient une bonne nuit de sommeil. A l’exception, d'un hôpital où nul n'avait envie de s'assoupir.
On attendait fébrilement dans une clinique du centre, la venue d'un nouveau-né. Après neuf mois d'attente, plus qu'impatiente, toute la famille s'était réunie ici, guettant pleurs ou cri venant de la salle d'accouchement. C'était le grand jour. Les eaux s'étaient libérées, les premières contractions s'étaient répétées douloureusement toutes les cinq minutes et la jeune maman avait ressenti intimement qu'il était temps de donner la vie. Toute la communauté avait été prévenue, pour ne dilapider aucune seconde dés l'arrivée de l'enfant. Ils voulaient tous le voir, grands-parents, oncles et tantes, cousins et cousines, nièces et neveux. Mais aucun d'eux n'était plus anxieux depuis les prémices de l'enfantement que le papa. Il ne cessait d'arpenter nerveusement les allées de l'hôpital, ne parvenant à détacher son esprit des souffrances de sa conjointe. Car le petit se faisait désirer, et tout retard dans ce domaine n'est jamais de bon augure. La maman faisait de son mieux pour expulser le bébé, pour lui garantir la lumière du jour. Elle voyait l'angoisse sur le visage du médecin. Elle poussait alors, de plus belle à s'en faire exploser les organes. Elle se souciait peu de sa douleur, elle devait sauver son enfant. Néanmoins aucun de ses proches, pas même son mari mis à la porte à cause de sa nervosité contagieuse, ne pouvait se douter de sa terreur. S'ils avaient pu, ils n'auraient été en aucun cas en train de se réjouir quelque mètre plus loin.
Cependant à force de détermination et d'effort, le retardataire pointa le bout de son nez. Il fut délivré de sa mère. Il accueillit le monde par un hurlement strident. Ce signe alerta toute la tribu, qui se précipita d'un même élan, le papa en tête, dans la salle. Le petit, nettoyé et emmailloté, fut rendu à sa mère. Et tous purent contempler à loisir, l'ouvrage de l'Amour. Cet enfant désiré ardemment par deux êtres amoureux, passa pour être le plus beau bébé du monde. Qu'importe, si c'était vrai, ce petit être avait été aimé de tous, dés ses premiers babillements. Nous étions le 12 novembre et Mme Angéla Marx avait accouché d'une petite fille prénommée, Alison.
Et alors que la nuit avançait et que la petite fille consumait ses premières heures, la famille comblée et la maman soulagée, prenaient un peu de repos. Mr. Marx ne pouvait dormir, tant il était émerveillé par son enfant. Il voyait de la beauté dans ce visage rougeâtre parsemé de petites veines bleues. Il voyait de la grâce dans les mouvements patauds de ses bras potelés. Il voyait de la sensibilité à l'heure de changer les couches. Dans ce minuscule petit être, il voyait l'Amour et L'Espoir. Il l'aimait plus que toute autre chose, plus que sa propre existence. Et il présageait pour elle, une vie prodigieuse. Ainsi lorsqu'il prenait sa fille dans ses bras, il ne cessait de l'embrasser en lui murmurant des choses merveilleuses. Voici ce qu'il lui dit la première nuit de sa vie:
"Ma fille, je te promets d'être toujours là pour toi, de te chérir et de protéger en toute circonstance. Je souhaite que ce monde t'accueille à bras ouverts. Qu'il donne vie à tes rêves! Qu'il fasse germer sur ton visage, un beau sourire devant chaque jour nouveau! Et qu'il écarte de tes yeux, les larmes et de ton cœur, les sombres vicissitudes! Je le souhaite parce que je suis ton père, que je t'aime, que je suis fier de ce que tu es et de qui tu deviendras! Mais je ne suis pas idiot, je n'ai que deux bras et aucun pouvoir, si ce n'est l'Amour! Je sais que le monde ne sera pas comme je le voudrais pour toi. Tu souffriras, ma fille, même si ça me tue! Que ce soit un garçon qui te brisera le cœur, où les gens que tu aimes, qui te trahiront ou mouront. Tu souffriras physiquement ou mentalement, c'est ainsi. L'Amour a un pouvoir bénéfique sur les êtres, mais il est aussi source de grands maux. Je crois que pour connaître le bonheur, il faut connaître le malheur! Le monde n'est pas une utopie, ma petite Alison! Mais si ta maman et moi, nous t'avons conçu, c'est avec la certitude que chaque fois que tu t'aventureras là, où ne pourrons te protéger, chaque fois, que tu seras triste et tu auras envie de baisser les bras, nous serons là, pour te relever et te consoler. Sache que je ferai tout pour te rendre heureuse!
Si je peux endurer tes souffrances, tes échecs, ta solitude à ta place, je le ferai, quoi qu'il m'en coûte! Car grâce à toi et à tes beaux yeux, je vaincrai toutes mes faiblesses et mes craintes, et je n'aurai de cesse de t'aider à vaincre les tiennes! Dors à présent, je veille sur toi!" Et il reposa dans son berceau, la couvant des yeux.
Les mots n'étaient pas ordonnés. Le discours n'aurait pas paru éloquent à un juge ou un chef d'état. Le plus important n'était pas là, car l'émotion et l'affection guidaient sa parole, et elle était le reflet de l'âme paternelle sans mensonge, ni faux-semblant. Alison aurait aimé s'en souvenir en tout cas. Les paroles maladroites de son père l'auraient peut-être aidée en elles-mêmes, à surmonter ses tourments. A présent, elle n'avait aucune preuve de l'Amour parental, juste des fragments d'affections, brisés et dispersés dans sa mémoire comme un ciel étoilé. N'étaient-ils pas d'autres constructions idéalistes de son esprit? Avaient-ils réellement existé? Ou n'étaient-ils que le dessein familial fantasmé d'une fille "dérangée"? Comment être sûre que les vestiges de sa mémoire avaient été un jour, des édifices réels? Pas la moindre photo pour affirmer qu'elle avait eu une famille! Comment faire confiance à un vieux tiroir dans un recoin de votre cerveau, quand votre esprit ressemble à un champ de bataille et qu'on doute de ses facultés mentales?
L'effroi d'oublier et la peur d'affabuler la tiraillaient dans ses songes. Une seule solution: se réveiller. C'est ce qu'elle fit. Elle passa le reste de sa nuit, à lire, histoire de mettre de côté sa propre existence, et de coincer ses vieux fantômes entre les lignes de l'écriture taillée en caractère douze, à l'encre d'imprimerie.
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vendredi, 11 juillet 2008
suite 4
Chapitre 4: Visite de courtoisie
Alison poussa la lourde porte du commissariat, qui grinça de mécontentement. A peine eût-elle franchi le seuil, qu'elle fut reçue par des dizaine de paires d'yeux intrigués. Les civiles se faisaient rares. Cette vaste salle se déclinait en une multitude de bureaux individuels. Vide, elle aurait eu l'aspect d'un grand entrepôt désaffecté. A ces bureaux et dans les allées, il y avait une majorité d'hommes, afférés à toutes sortes de tâche, comme dans une fourmilière. La plupart, entourés par des cartons de pizza entamée, des mégots fumants, des trombones déformés, et que sais-je encore, étudiaient des dossiers cartonnés multicolores. Ils interrompirent un temps, leur remue-ménage, puis quand leurs yeux s'habituèrent à la nouvelle venue, le vacarme des claviers, des discussions gaillardes, des jurons, reprit de plus belle. Alison, d'un pas résolu, s'avança vers le premier bureau, qui se présentait. Un homme corpulent et jovial, s'y tenait, un sandwich et un dossier dans l'une et l'autre mains. Comme il semblait aspiré dans sa lecture, Alison se racla la gorge. Il leva vers elle, des petits yeux pétillants, et lui sourit: "Que puis-je pour vous, Mademoiselle?
-Je cherche quelqu'un qui fasse autorité ici. Je viens signaler un meurtre. Répondit-elle calmement.
-Bien, bien! Vous voyez le jeune homme, là-bas?
-Celui avec une cravate horrible?
-Ouais! Il est inspecteur, et comme le patron est arrêté pour quelques temps, c'est ce jeune freluquet qui a les clés de la boutique! Il vous aidera sûrement, mais rester sur vos gardes, M'selle! C'est un drôle d'oiseau! Bon courage à vous!"
Interdite, elle le remercia et traversa la salle sous la cacophonie studieuse. Elle observa de loin, le jeune homme. Il ne devait pas être plus âgé qu'elle. Sur le coup, elle envia sa position. Ce boulot lui aurait permis de régler plus facilement ses affaires. L'inspecteur était en grande conversation avec un collègue, évoquant orgueilleusement, l'acquisition prochaine d'une voiture, avec sa future promotion. A l'écouter, Alison se demanda bien pourquoi l'homme au sandwich l'avait mise en garde. "Cet oiseau-là n'avait rien de différent des autres volatiles inintéressants et prétentieux de son espèce", elle parviendrait bien à le manipuler. Emporté dans un élan d'allégresse, il ne la vit pas, approcher. Son collègue lui fit alors un signe de tête, lorsqu'il aperçut la jeune fille, qui attendait à manifestement la fin de leur entretien pour se signaler.
Le jeune inspecteur se retourna, une lumière éclaira ses grands yeux verts, et il lui tendit instinctivement la main: "Je peux vous aider? Mademoiselle?
-Marx, Alison Marx! Bonjour! On m'a dit de m'adresser à vous...
-Enchanté Miss Marx! Je suis l'inspecteur Jack Boroes! Je vous aiderais avec plaisir, mais passons plutôt dans mon bureau, on ne s'attend plus ici! Alex? On en reparle plus tard, vieux? !" Il prit congé de son collègue et conduisit Alison dans ses quartiers. Il prit soin de fermer la porte derrière elle, et il l'invita à s'asseoir. Alison se sentit malaise, comme toujours en présence d'un homme, mais elle se laissa rien apparaître. Il valait mieux être à la hauteur. "Alors dites-moi, que puis-je pour vous?
-Un de mes proches a été assassiné! Voilà trois jours de cela! Je veux retrouver le meurtrier, mais je ne peux le faire seule! J'ai besoin de votre intervention!
-Recevez mes sincères condoléances, Miss Marx, ce monde est devenu une vraie jungle! Il se leva, se dirigeant vers sa fenêtre, pensif. Puis il ajouta, fixant Alison: "Vous n'êtes pas sans savoir que nos services sont débordés, les meurtres se multiplient chaque jour, et je manque d'hommes! Votre affaire va s'empiler avec des dizaine d'autres, le meurtrier ne risque pas d'être inquiété avant des années...
-Je n'ai pas le temps, ni la force d'attendre, Inspecteur, il y a sûrement un moyen d'accélérer la procédure!
-Oui! Si vous me prouvez que j'ai grand intérêt à traiter votre meurtre en priorité, je retrouverai dans les plus brefs délais, votre assassin.
-Je ne manque pas d'argent! Soyez tranquille, vous aurez votre voiture sans attendre votre médiocre paye, si vous m'aidez!" Il eut un sourire malicieux: "Savez vous, qu'un homme ne court pas qu'après l'argent...
-Je n'en doute pas, mais c'est tout ce que vous recevrez de moi! Alors vous acceptez?
-Ne précipitons pas les choses... j'ai besoin d'en savoir plus, vous en conviendrez! Parlez-moi donc du meurtre! Quand votre proche a-t-il disparu? Qui a trouvé le corps et où? Comment est-il?
-Eh bien, il n'est pas rentré dans la nuit du 31 et ce n'était pas dans ses habitudes. C'était une règle entre lui et moi, en dix ans de vie commune. Il sortait le matin, de bonne heure. Il rendait visite à quelques connaissances dans l'après-midi. Mais le soir, il rentrait toujours, pour passer du temps avec moi." Jack voulut poser une question, mais elle ne lui en laissa pas l'occasion. Elle devait gagner éveiller son intérêt et gommer tout soupçon. Car qui pourrait bien se soucier de la mort d'un animal? Elle reprit: "J'ai donc fait le tour du quartier à partir de huit heures, me rendant aux endroits où il avait ses habitudes, questionnant les gens, sans succès! Il demeurait introuvable! J'ai abandonné vers les onze heures, et j'ai repris vers les sept heures, après quelques heures..." Elle se tut, respira: "J’en suis venue à sortir de mon lotissement... j'ai vu un corps au bord de la route... c'était lui!" Jack l'interrompit: "Quand vous dites "lui"... c'était votre mari?
-Euh... non! Mais est-ce vraiment nécessaire de le savoir?
-Pour l'enquête oui! Je dois connaître les relations qui vous unissaient à la victime... ça pourrait tout aussi bien être vous, le meurtrier!
-Moi??? Ne soyez pas stupide, si c'était moi, je ne serai en aucun cas venue vous voir!
-Les coupables sont souvent ceux, qui leur délit commis, sont bercés des meilleures intentions du monde! Certains regrettent même...
-C'était un ami... très cher! Vous êtes satisfait?" Alison sentit qu'elle ne contrôlait plus la situation. Ce flic était plus subtil, qu'elle ne l'avait envisagé. A présent, elle devait choisir, soit elle avouait tout et mettait sa folie passagère, sur le compte de la chaleur ou d'une mauvaise plaisanterie, soit elle mentait et l'histoire tiendrait plus ou moins la route, jusqu'à l'autopsie du corps.
"Qui vivait avec vous?
-Oui et alors? Ce n'est pas interdit par la loi, à ce que je sache!
-C'est vous qui semblez avoir quelque chose à vous reprocher, moi, je ne fais que mon travail! Pourquoi ne pas m'avoir dit d'emblée que c'était votre "ami"?
-Dites-moi, Inspecteur, vous prenez toujours les dépositions des familles de cette manière? Que de tact! Avec vous, c'est simple, j'ai l'impression d'être coupable! Mais peut-être avez vous raison. Oui, j'avoue, je suis coupable! Coupable d'avoir cru, qu'on pouvait compter sur la police. Que vous n'étiez pas que des grattes-papiers, qui foutent des innocents en prison, parce que... et vous venez de me faire une belle démonstration du genre, vous êtes au fond incapable de discerner le Bien du Mal! Alors allez-y arrêtez-moi, ça prouvera au moins que j'ai raison!" Jack demeura perplexe, sans aucun doute, cette fille lui cachait quelque chose, mais il n'était pas insensible à son sens de la répartie: "Bon, je connais au moins le fond de votre pensée! Laissons là de côté, nos à priori à tous deux! Concentrons-nous... c'est donc vous qui avez découvert le corps de votre "ami", quelle heure était-il?
-10 heures environ.
-Y avait-il des témoins sur les lieux, autre que vous?
-Non, j'étais seule!
-A 10 heures, il est quand même curieux que personne n'eut aperçu le corps, surtout à un endroit aussi découvert...
-Vous savez, les gens préfèrent ignorer ce qui les dérange, et puis ils apportent si peu leur aide aux vivants, alors aux morts...
-Mais leur voyeurisme est sans limite et mon expérience m'a appris qu'on trouvait toujours quelque plaisir à contempler le spectacle d'un infortuné! Et comment était le corps? Avait-il des lésions? Des ecchymoses?
-Non, rien d'apparent!
-Hum Hum! Et comment est-il habillé? Portait-il quelque objet de valeur, montre, argent,...
-Avec les vêtements de la veille et il ne transportait jamais rien de valeur.
-Mademoiselle sans vouloir vous déplaire, je suis septique! Tout ceci est bien mince... qu'est-ce qui vous dit que votre ami a été assassiné? Ca pourrait tout aussi bien être un suicide, ce n'est pas rare que...
-Non, il n'aurait pas pu faire ça!
-Vous savez, parfois, on croit connaître une personne et...
-Pas lui, elle se calma et reprit, je le connaissais, il en aurait été incapable!
-Alors lui connaissiez vous des ennemis? Des gens qui auraient de bonnes raisons de l'éliminer?
-Non! Personne à ma connaissance!
-Ecoutez, Mademoiselle Marx! Je me dois d'être sincère avec vous, j'ai une cinquantaine d'affaires où la figure du meurtrier est limpide. La vôtre risque de me prendre du temps, et de m'en faire perdre! Pour un seul meurtrier, j'en laisse une cinquantaine dehors, êtes-vous sûre de vouloir entamer une telle procédure, ce sera long et...
-Je suis déterminé, Inspecteur, rien ne pourra me faire chanceler! Si vous me disiez plutôt ce que vous attendez de moi!"
Se penchant vers elle, il ajouta: "2000 dollars, 1000 maintenant, 1000 quand ce sera fini...
-500 tout de suite, le reste quand vous aurez le type! C'est une somme! L'inflation n'épargne personne. je ne veux pas que vous me plantiez en cours de route!
-Marché conclu!" L'alliance de leurs mains scella les règles du contrat. L'entretien était fini pour Alison, elle avait obtenu ce qu'elle voulait. Elle s'apprêtait à sortir, il la retint: "Vous avez toujours le corps en votre possession?" Alison se contenta d'acquiescer. "Parfait! J'ai besoin de plus d'éléments, il va falloir l'autopsier, le plutôt sera le mieux, chaque heure fait disparaître des preuves! Vous pouvez l'amener ici demain? A l'heure qui vous convient bien sûr? Vous s'y arriverez?
-N'ayez crainte, je me débrouille bien toute seule, à demain!"
Il lui ouvrit la porte et lui serra la main avec un peu plus d'insistance. Elle lui rendit un sourire gêné et quitta les lieux. Il la regarda s'éloigner, et la lumière de ses yeux se dissipa à chacun des pas de la jeune fille. "Nouvelle conquête?" Alex le sortit de sa torpeur. "Beaucoup trop excentrique pour moi!"
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vendredi, 04 juillet 2008
suite 3
Chapitre 3: Le choix
Alison avait préféré l'ignorer. Mais au bout du cinquième retentissement, elle comprit que l'importun ne cesserait pas d'harceler sa sonnette, à moins qu'elle ne lui ouvre. A contre cœur, elle s'extirpa de ses draps, enfila une robe de chambre et se dirigea vers sa porte. Elle en tira le verrou et l'entrouvrit. Un souffle de chaleur étouffante pénétra dans l'entrebâillement et la lumière extérieur fut si intense, qu'Alison ne vit pas qui attendait. "Qui est là?
-C'est Maria! Ouvre Alison, j'ai à te parler!" Elle la reconnut à sa voix suraiguë. Elle n'avait aucune envie de la voir et pourtant, elle lui ouvrit. Une petite femme d'une trentaine d'années, apparut sur le seuil. Maria était l'être humain le plus proche de Alison, non pas qu'elles s'appréciaient, mais elles travaillaient dans la même banque et se côtoyaient tous les jours. Contrairement à Alison, Maria aimait son travail, car il lui permettait d'exercer un semblant d'autorité sur les autres. Alison ne l'appréciait pas, c'était une femme envieuse et sarcastique, raillant les pauvres et convoitant l'argent et le confort. Ainsi, sa présence ne la réconforta nullement, elle présageait davantage, quelque ennui.
Sans y avoir été invitée, Maria entra chez Alison, poussée par sa curiosité maladive. La jeune fille ne fit rien pour l'en empêcher. Peu lui importait les mensonges que colporterait Maria au bureau. "Ce que c'est sale chez toi! Depuis combien de temps, n'as-tu pas fait le ménage? Ce n'est pas à moi, que ça arriverait!" Bien évidemment, comme toute personne psychologiquement atteinte, Maria savait tout, était l'incarnation même de l'Idéal féminin, et ne se gênait pas pour enrichir le monde de ces judicieux conseils et réflexions. "Regardez-moi cette poussière, affligeant!" Elle posa alors les yeux sur Alison et s'écria: "Oh mon dieu! Tu t'es regardée? Tu es encore plus horrible que d'ordinaire! Tu te laisses aller ma chérie, ce n'est pas bon pour une femme de se négliger! Prends exemple sur moi, j'ai l'art d'être toujours resplendissante!
-Tu n'es sûrement pas venue me donner des conseils de beauté? Pourquoi es-tu ici?
-Je n'ai pas le droit de me faire du souci pour une am... , une âme en détresse? Je ne suis pas qu'une belle femme ambitieuse, ma pauvre petite, j'ai aussi une place dans mon cœur pour les miséreux! Et elle se mira dans une glace, satisfaite de son bronzage artificiel.
-Je n'ai besoin de ta pitié et arrête de te lancer des fleurs, il n'y a personne à épater ici! Je te connais, tu n'aurais abandonné la fraîcheur et le thé glacé de ton bureau, pas même si la fin du monde avait sonné! Alors?
-Ca va! Ca va! Ce que tu peux être désagréable! Tu ne viendras pas te plaindre si dans dix ans, tu te retrouves le visage défiguré par d'immondes rides... Le grand patron n'est pas content! Cela fait trois jours qu'on ne t'a vue et tu n'as pas eu le bon-sens de téléphoner! Ah! Je peux t'assurer qu'il est furieux! Je me suis proposée pour aller te chercher, d'ailleurs au passage, ton taudis n'a pas été facile à trouver! Tu parles d'un travail!
-Tu ignores tout du travail, Maria! Alors comme ça, le Grand Manitou a piqué sa crise, ça dut être violent, pour qu'il arrive à te décoller de ta chaise! Qu'est-ce qu'il veut?
-Il m'a dit de te dire de rappliquer vite fait tes fesses à la banque, et de trouver entre-temps une sacrée bonne excuse, si tu veux pas être virée.
-Je vois! Eh bien voilà ma réponse! Tu vas y retourner et lui dire, et je te fais confiance, je sais que tu rapporteras chaque mot que je vais prononcer et même plus. Qu'il aille au Diable! Qu'il garde son boulot de vautour pour un autre charognard! Je ne veux plus escroquer les démunis pour lui remplir les poches, à lui et à ses actionnaires de merde! Qu'ils aillent se faire foutre! Elle ouvrit la porte, signalant que l'entrevue était terminée
-Tu ne sais plus ce que tu dis! Tu as perdu la tête! J'ai toujours su que t'étais dérangée! Elle sortit scandalisée.
-J'oubliais... Vas te faire foutre, toi aussi! Tu me fais pitié ma pauvre Maria, avec ton ambition de merde et ton fond de teint cireux! Tu te permets de juger les gens, tu te crois supérieure, mais qui es-tu en réalité? Si ce n'est une pauvre fille, qui craint les rides, comme la peste! Qui complexe à mort sur sa petitesse physique et mentale, et qui se perche sur des talons pour compenser! Mais ils te font tellement tordre du cul, qu'on a l'impression que la route est tordue, alors que c'est toi, qui est tordue! Tu prends du plaisir quand des gens affamés rampent devant toi, pour quémander un peu fric pour nourrir leurs gosses, tu es malsaine et inhumaine. Retourne à ton boulot de chacal, puisque tu es tellement vile que c'est la détresse d'autrui qui te fait exister. Va! Va! Et prends garde à ce que les miroirs n'explosent pas devant la laideur de ton âme!" Et elle claqua la porte au visage sidéré de Maria. Alison se prit à rire. Quel délice, elle ne s'était jamais permise une telle liberté. Peu importe, le temps qui lui restait à vivre, elle ne mentirait ni aux autres, ni à elle-même. Ou du moins, elle essayerait.
Une eau fraîche et réconfortante aspergea son visage, glissa le long de son corps dénudé, pour se perdre dans le siphon. Elle essuya d'un geste mécanique l'eau, qui ruisselait dans les yeux. Elle aurait aimé rester sous la douche, le reste de la journée. Afin d'être débarrasser de sa peine et du vide glacial, qui l'enveloppaient. Mais au bout de trois minutes, le ruissellement de l'eau cessa. Elle avait épuisé son quota d'eau pour la journée. Elle retourna s'allonger sur son lit, pensive. Elle devait agir, afin que son âme retrouve la paix. Une ultime tâche lui incombait: trouver le meurtrier de Plume et rendre sa justice. Dubitative, elle contempla son poignet, auquel pendait un petit collier, bleu, élastique, avec une clochette et une médaille gravée au nom de Plume. Les paroles de son père lui revinrent en mémoire: "Prends garde à ce que vous soyez toujours ensemble, d'une manière ou d'une autre!" Elle n'avait pas oublié ce qu'il lui avait dit, et ce collier était le symbole de leur union fraternelle et de son combat futur. Elle regretta qu'il ne soit pas là, pour la conseiller. Mais, il avait tellement de choses que son père n'avait pas l'opportunité de lui confier. Car il n'aurait jamais envisagé un destin si funeste pour les siens. Ainsi, chaque décision était un dilemme, car elle devait être prise seule.
Alison était assurée qu'elle n'aiderait pas son chat, en restant chez elle. Elle devait aller au-delà de son quartier et gagner la ville, si elle voulait avancer dans son projet, peut-être y trouverait-elle quelque aide. Elle s'habilla donc, prit son sac et sortit. Elle ignorait si un autobus desservirait son arrêt à cette heure, c'était le seul moyen d'aller en ville, peu importe le temps que ce périple lui prendrait. Elle s'assit sur un banc, au bord de la route principale, et attendit. Comme tous, elle devait attendre ou renoncer. Au bout d'une heure, un vieil autobus des années deux mille, émergea d'une avenue pentue, progressant dans un bruit assourdissant et entouré une épaisse masse de fumée. Alison se leva et héla le chauffeur. Il daigna stopper son dragon de bus, à la hauteur de la jeune fille. Elle s'engouffra dans sa gueule, et questionna le vieux grincheux au volant sur le trajet du véhicule. Il lui grommela, que la grande ville de T.112 était son terminus. Elle s'acquitta du prix du billet et s'installa prés d'une vitre. Elle pourrait observer le paysage à loisir.
Bientôt, la vision des bidons-villes qui se multipliaient en périphérie, de la végétation desséchée, de toute cette misère, de toute sa désolation, fatigua ses yeux. Elle les ferma, quand elle les rouvrit, son regard sombre se posa sur les autres usagers. Ils avaient tous, homme comme femme, enfant comme vieillard, le visage creusé et les yeux violacés. Ils dépeignaient avec leurs rides et leurs cernes, la pesante fatalité et la sinistre solitude. Même si on se cessait de colporter que l'humanité connaissait ses heures les plus glorieuses. Pourtant, cet échantillon de la population revêtait plus l'aspect de fantômes vaporeux et identiques, que les couleurs et les saveurs de la vie. On ne se voyait plus, on se scrutait du coin de l’œil. L'homme vivait dans la peur et l'animosité de son prochain. Et les grandes vertus altruistes des temps anciens étaient loin des cœurs. Prés d'Alison, un jeune garçon se balançait au son d'une musique, qu'il était le seul à percevoir. La jeune fille regretta d'avoir oublié sa puce électronique. Elle aurait rendu le voyage moins éprouvant. La musique demeurait l'unique vestige des vrais prodiges artificiels. Elle était le reflet d'une humanité capable d'aligner mélodieusement des sons, de créer des symphonies cristallines, de faire vibrer les instruments en même temps que l'âme de celui, qui lui prêtait cœur et oreilles. Les hommes avaient su créer des éléments magnifiques, mais ce furent leurs pires créations qui prirent le dessus.
Le bus s'arrêta dans le centre ville. A côté, la banlieue était un lieu plaisant. Alison descendit et fut accueillie par un lieu bien hostile. Si sa détermination n'avait pas été grande, elle aurait fait demi-tour. Elle n'y était venue que très rarement. Son lieu de travail se situait en dehors de la T.112, car son patron craignait les pilleurs. Néanmoins, il l'y avait envoyé, à plusieurs reprises, comme créancier afin de réclamer des dettes impayées. Elle atteignit, après quelques minutes de marche à pied, son but. Un grand bâtiment lugubre, en ruines, coincé entre d'autres immeubles à l'abandon. Sa façade était lézardée de fissures profondes et nombre de ses fenêtres étaient brisées. Les bâtiments qui le cernaient, étaient pour la plupart d'anciens bureaux convertis en nouveaux squats. Les rues étaient le théâtre d'une tragédie ancestrale et contemporaine: La Misère.
Les sans-abris augmentaient d'années en années, ainsi que leurs abris de fortune, qui se dressaient au milieu des décharges publiques, à l'écart de la cité. Ils demeuraient en ville, la journée durant. Certains mendiaient pour garantir un repas, d'autres flânaient dans les magasins pour profiter de l'air climatisé, d'autres restés assis sur un trottoir et regardés d'un oeil absent, les passants. Et ceux qui se sentaient assez téméraires ou désespérés, séjournaient dans la T.112 pour la nuit, avec tout le danger que l'entreprise sous-entendait. Alison s'était toujours sentie privilégiée sur ce point. Il perdurait en elle, une vague dignité et un semblant d'avenir. Mais quel avenir s'offrait à ces gens, à leurs enfants et leurs petits-enfants? Qui accepterait d'aider ceux dont le regard reflétait les prémices du déclin humain? Personne! Les "actifs", qui avaient encore maison et travail en leur possession, les fuyaient comme des lépreux. Pour la simple raison qu'ils savaient que le destin est insaisissable et instable, et qu'il n'y a aucun vaccin contre la Misère. L'aide social qui avait guéri quelques miséreux, n'existait plus. Ceux qui ne parvenaient pas à étancher leurs dettes, étaient bannis de la Société, et la Rue les recevait, bras ouverts. A cela s'ajoutait des frais d'hôpitaux inaccessibles à 90% de la population, et la justice avait troqué son bandeau contre un compte bancaire, dans quelque paradis fiscal. La police, seule, était toujours "active", afin de garantir un semblant de stabilité dans les grandes agglomérations. Cependant les patrouilles se faisaient rares et les plus audacieuses recrues acceptaient bien vite la vie de bureau, ou prenaient leur retraite plutôt que prévu. Si bien qu'Alison hésita un instant, à la vue de ce bâtiment. L'administration était en ruine, et se maintenait difficilement, aurait-elle la capacité et la volonté de lui tendre la main? Quel genre d'aide les flics lui offriraient? Si ce n'est un café serré. De toute façon, elle ne serait pas là, si elle disposait d'un autre atout. Elle jonglerait avec ce qu'elle déterrerait.
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vendredi, 27 juin 2008
suite 2
Chapitre 2: Le rêve
La nuit étendit ses noires armées sur cette maudite journée, avec son lot de tourment et de questionnement. Les yeux fatigués d'Alison ne purent plus verser une seule larme. La peau de ses bras avait pris une couleur feu, sous les pincements nerveux de la jeune fille. Sa maison ne fut pas épargnée. Elle avait renversé ça et là des objets, dont la vue l'insupportait. La télévision, après un rapide allée-retour contre le mur, gisait au sol piteusement, démembrée. Prés d'elle, se trouvaient un authentique service émietté de vaisselles "Made in Taiwan" et une table basse en plastique, façonnée par une consciencieuse machine, dont le seul tiroir avait succombé aux assauts de la jeune fille. Epuisée après tant de révolte et de tristesse, Alison quitta le champ de bataille. Elle s'allongea sur son lit. Elle s'endormit aussitôt et sombra dans les ténèbres nocturnes. Elle perdit toute notion temporelle. Elle s'égara dans ses songes où les jours défilèrent, tous plus insupportables les uns que les autres. Le va-et-vient bruyant et inutile du monde ne l'atteignit plus. Une douce musique emplissait son âme, le souvenir ancien d'une vie heureuse. Bientôt sa propre existence n'eût plus la moindre importance, et elle sentit l'impérieux désir de demeurer dans ses rêves, jusqu'à devenir, elle-même, une brise onirique.
"Ali! Ali! Ali!" Quelle heure pouvait-il être? , bien trop tôt pour se lever en tout cas. Alison s'étira dans son lit, les yeux embrumés, les cheveux en bataille. Elle salua ce jour nouveau, par un large bâillement. Les survivances d'un cauchemar tenace lui firent secouer la tête, comme pour se débarrasser de si sombres poussières somnambuliques. Elle se frotta les yeux. Elle le connaissait ce rêve, et pourtant à chaque nouvelle rencontre, elle demeurait toujours aussi effrayée. "Ali! Ali! Ali!". Elle entendit des petits pas résonner dans le couloir, avec un empressement enfantin. Sans plus de cérémonie, le petit intrus qui l'avait éveillé par ses appels, poussa sa porte. Avant même qu'elle eut le temps de le distinguer, il se jeta sur elle d'un bond, s'exclamant joyeusement: "Debout Ali! Debout! C'est Noël! Lève-toi!" Elle repoussa doucement les assauts du petit garçon et dit en riant: "Hey! Calme-toi, Jonathan! Les cadeaux ne vont pas s'envoler!
-Lève-toi! Je veux ouvrir mes paquets! Viens!
-C'est bon, tu as gagné! Laisse-moi au moins enfiler une robe de chambre! Est-ce que Papa et Maman sont réveillés? Ils n'apprécieraient pas que tu commences sans eux!
-Ils sont en bas! C'est toi qu'on attend! Ils m'ont envoyé te chercher! Dépêche-toi!
-Y'a pas le feu, alors!" Et elle bailla, émergeant à peine du royaume des songes. Son frère sautait comme un jeune chien à ses côtés. Voyant que sa grande sœur ne souhaitait pas brusquer son réveil, il l'attrapa au poignet et l'entraîna de toutes ses forces, dans sa cavalcade. Alison dut le suivre tant bien que mal.
Ils entrèrent d'un même élan dans le salon où les parents les attendaient. Jonathan ne lâcha sa sœur, qu'au pied du sapin, comme s'il craignait qu'elle ne s'enfuie. Mr et Mrs Marx accueillirent chaleureusement leur fille, l'embrassant tendrement. Alison leur finit tout aussi bon accueil. Elle se réjouissait autant de ce moment que ses parents. Ils étaient seuls. Plus tard, les grands-parents, les oncles et tantes, les nièces et neveux, les cousins et cousines envahiraient la demeure familiale. Ils se perdraient de vue, devant accorder leur attention aux uns et aux autres dans un brouhaha festif. Mais cette matinée n'était qu'à eux, quatre. Jonathan tressautait, et rejetait des coups d’œil furtifs aux paquets revêtant son nom, afin de ne perdre aucune seconde de plus. Alison préférait savourer ces secondes.
Elle ne croyait plus depuis longtemps au Père Noël, et ces treize années passées sur la Terre lui avaient enseignées que le désir est plus plaisant que la possession. Le grand sapin était féerique. Les rayons du soleil filtraient à travers les fenêtres et le faisaient rayonner de milliers de couleurs nuancées. Le meilleur moment de Noël était à ses pieds, devant ses yeux, dans son cœur. Elle aurait aimé que la scène demeure éternelle. Ses parents, son frère et elle, réunis et transportés par la joie et l'amour, baignés dans l'odeur du pin et des pâtisseries, elle ne souhaitait guère plus.
"Maman, je peux?" Jonathan, lui, ne tenait plus en place et ne se dérangeait pas pour le faire remarquer. Il était indifférent aux contemplations rêveuses des adultes. "Oui mon chéri! Mais un paquet à la fois!
-Chic! s'écria-t-il sous les regards attendris des Marx
-Alors Alison? Tu n'ouvres pas tes cadeaux?" S’inquiéta son père.
-Ne t'en fais pas, je savoure!" Et elle saisit son premier paquet. Elle observa son petit frère, déjà enseveli sous les papiers déchirés et les présents. Elle reçut pour sa part, des livres et des CD, car elle aimait la musique et la lecture, plus que toute autre chose. Elle entamait l'ouverture de son dernier paquet, pendant que Jonathan appréciait déjà les largesses du Père Noël. Sa surprise fut immense, quand elle découvrit un petit collier bleu, élastique auquel pendait une petite clochette et une médaille vierge de toute gravure. "Rassure-toi! Il n'est pas pour toi!" Plaisanta sa mère.
-C'est un collier? S’enquit Jonathan.
-Oui, un petit collier! Ajouta Mr Marx, un sourire complice à sa femme, "Mais, plus j'y réfléchis, plus je suis certain que son propriétaire aimerait le récupérer, qu'en dis-tu, chérie?
-Il est temps en effet, je reviens!
-Où vas Maman? Demanda Jonathan, qui avait délaissé ses jouets pour se rapprocher de sa sœur.
-Le Père Noël a laissé un dernier paquet pour Alison et Maman va le chercher."
Alison ne soufflait mot. Elle tenait toujours le collier, elle n'osait espérer ce qu'il lui promettait, de peur que ce rêve ne lui échappe. Mrs Marx revint, portant un gros carton auquel le couvercle manquait. "Joyeux Noël mon ange!" Alison se précipita à la rencontre de sa mère, son frère sur les talons. "C'est quoi? C'est quoi?" Emue, la jeune fille ne put s'empêcher de s'exclamer: "OOOOOOOOOOH!" Une mignonne petite boule de poil dormait paisiblement, dans une couverture de laine. Sa mère l'encouragea: "Vas-y, prends-le!" Alison saisit délicatement la frêle créature. Au contact de ses mains, elle s'éveilla et ouvrit de grands yeux bleus, limpides comme le ciel. "Qu'il est beau! Tu es sans aucun doute, la créature la plus magnifique que je n'ai jamais vu!" S’extasia-t-elle en tenant le chaton devant elle. Son petit frère se dressait sur la pointe des pieds pour mieux voir, mais sans succès. "Fais le voir, Ali! S'il te plaît!" Elle s'agenouilla à sa hauteur et déposa le chaton dans les mains qu'il lui tendait, en lui disant de faire bien attention.
"Comme il est doux! Regarde Papa!". Son père lui prit délicatement des mains et dit au minet, d'une voix tendre: "Tu as beaucoup de chance petit bonhomme, et toi aussi, Alison! Ta mère et moi, nous savons que tu as cherché pendant longtemps une amitié sincère que les gens de ton âge ne pouvaient t'offrir. Lui, il te comprendra, sans te juger. Il sera à tes côtés dans la joie, comme dans la tourmente! Les animaux ont de grandes qualités et ce chaton sera exceptionnel, comme toi, si tu prends bien soin de lui. Veuillez l'un sur l'autre. Prends garde à ce que vous soyez toujours ensemble d'une manière ou d'une autre, il lui mit le collier, ceci t'aidera au cas où notre jeune ami aurait des pulsions nomades. Tiens, je te le rends.
-Comment vas-tu l'appeler? demanda Jonathan
-J'en sais rien, tu as une idée toi?
-Pourquoi pas Mirage ou Tonnerre?
-C'est un peu prétentieux! Regarde-le, il est si petit...
-Plume?
-Quoi?
-Tu le trouves petit et moi, doux! Comme une plume!
-Plume? Qu'en dis-tu petit chat? Il ronronnait doucement sous les caresses des Marx
-Je crois que ça lui convient! Tu t'appelleras donc Plume!
-C'est adorable! Bon qui a envie d'une part de gâteau? interrogea Mrs Marx
-Moi! Moi! S’empressa de dire Jonathan.
-Venez voir les enfants!" Ils rejoignirent Mr Marx prés de la fenêtre.
-Il neige!
-C'est beau!" Ils n'avaient jamais vu de la neige à cette période de l'année, mais qu'importe, elle était la bienvenue. Ils se serrèrent les uns contre les autres, dégustant ce spectacle hivernal. Alison bouleversait par sa joie, souhaita un joyeux Noël à ses parents et à son frère, et dans son cœur, à l'univers tout entier. Sans oublier le petit chat, qui s'était endormi au creux de son bras. Elle lui murmura pour ne pas troubler son sommeil: "Joyeux Noël Plume! Dors, ne t'en fais pas, je veillerai toujours sur toi."
Le son perçant et cacophonique d'une sonnette retentit, le rêve se dissipa.
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