jeudi, 21 février 2008

Lautréamont, les chants de Maldoror

J'adore ce bouquin! c'est sombre, voire morbide, mais tellement bien écrit que la noirceur des mots fait éclore la beauté des chants! En tout cas, c'est de la bonne poésie! Petit extrait.

J'ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul,
les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et
nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par
tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions: la
gloire. En voyant ces spectacles, j'ai voulu rire comme les
autres; mais, cela, étrange imitation, était impossible. J'ai
pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis
fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un
instant je crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir
cette bouche meurtrie par ma propre volonté! C'était une
erreur! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures
empêchait d'ailleurs de distinguer si c'était là vraiment le
rire des autres. Mais, après quelques instants de comparaison,
je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des
humains, c'est-à-dire que je ne riais pas. J'ai vu les
hommes, à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans
l'orbite obscur, surpasser la dureté du roc, la rigidité de
l'acier fondu, la cruauté du requin, l'insolence de la
jeunesse, la fureur insensée des criminels, les trahisons de
l'hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la
puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus
cachés au dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser
les moralistes à découvrir leur coeur, et faire retomber sur
eux la colère implacable d'en haut. Je les ai vus tous à la
fois, tantôt, le poing le plus robuste dirigé vers le ciel,
comme celui d'un enfant déjà pervers contre sa mère,
probablement excités par quelque esprit de l'enfer, les yeux
chargés d'un remords cuisant en même temps que haineux, dans un
silence glacial, n'oser émettre les méditations vastes et
ingrates que recélait leur sein, tant elles étaient pleines
d'injustice et d'horreur, et attrister de compassion le Dieu de
miséricorde; tantôt, à chaque moment du jour, depuis le
commencement de l'enfance jusqu'à la fin de la vieillesse, en
répandant des anathèmes incroyables, qui n'avaient pas le sens
commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre
la Providence, prostituer les femmes et les enfants, et
déshonorer ainsi les parties du corps consacrées à la pudeur.
Alors, les mers soulèvent leurs eaux, engloutissent dans leurs
abîmes les planches; les ouragans, les tremblements de terre
renversent les maisons; la peste, les maladies diverses
déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s'en
aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de
honte pour leur conduite sur cette terre; rarement. Tempêtes,
soeurs des ouragans; firmament bleuâtre, dont je n'admets pas
la beauté; mer hypocrite, image de mon coeur; terre, au sein
mystérieux; habitants des sphères; univers entier; Dieu, qui
l'as créé avec magnificence, c'est toi que j'invoque:
montre-moi un homme qui soit bon!... Mais, que ta grâce
décuple mes forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre,
je puis mourir d'étonnement: on meurt à moins.

7e6054a6215565dbb0a5ff0dbd9731ec.jpeg

Ecrire un commentaire