jeudi, 13 mars 2008

Rien n'est simple

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Lettre à une condamnée

Comment te dire ces mots qui ne sont pas les miens? Ces propos maudits que j’aurai préféré ne jamais entendre, comme toi qui baigne à ce jour dans une douce ignorance. Je ne trouve plus le sommeil, mes pas se sont égarés, mes yeux, voilés. Toutes mes pensées, à toute heure du jour et de la nuit, te sont adressées, toi, qui succombe en silence. Pardonne ma faiblesse. Je ne puis me taire davantage. J’aime et je n’aurai pas dû, extravagance d’un coeur solitaire auquel tu aurais mieux fait de fermer ta porte, comme les autres. Je n’aurai pas tant pleurer. Je porte un tel fardeau, une date sur ta finalité. Que serait-il advenu si je n’avais rien su? Je l’aurai regretté, un jour peut-être, mais aujourd’hui, je ne vis déjà plus. Je suis née pour porter le deuil, j’en ai la certitude depuis longtemps. La mort a rythmé mon enfance et mon adolescence. Je pensais ce temps révolu. J’avais oublié ce qu’on ressentait. On s’est chargé de me rappeler à l’ordre. Ce cauchemar n’a pas de fin. Je suis née nièce, soutien présumé d’une lignée en lambeaux, avilie par la folie et la méchanceté. Je n’avais pas de mère, pas d’aïeule, mon arbre était déraciné. Tu la replantais, tu as endossé tous les rôles, je suis devenue fille et petite-fille. Tu t’es évertué à m’offrir une enfance dorée. Auprès de toi, mon coeur et mon identité fragmentés trouvèrent un foyer chaleureux. Tu pansas mes plaies dans toutes mes batailles. Qui aujourd’hui guérira ce coup de poignard d’où suintent le chagrin et la colère? Qui m’hébergera moi, la voyageuse sans domicile? Pardonne mon égoïsme. Je ne me suis que trop appuyé sur ton altruisme, et j’ai besoin que tu me dises quelle aide, je peux à mon tour, t’apporter. Que tu réconfortes l’enfant terrorisé par l’adieu qui se présage. “C’est fini!” Si j’avais été là, je l’aurai étranglé ce fichu toubib. Qui donc est-il pour oser ne serait-ce qu’apposer sur ton existence exemplaire, une telle sentence. Toi qui n’a jamais baissé les bras, et qui a souvent relevé ceux des faibles, tu as perdu ton ultime combat sans le savoir. Il incombe à tes proches de porter au plus profond de leur âme le sinistre résultat. Voudrais-tu le savoir? Dis-moi que non, dis-moi que ce choix te satisfait. Que tu auras préféré jusqu’à la fin ne pas enclore tes pensées de vivante à la tombe. Tu es libre. Nous portons tes chaînes. Tu peux rêver, ce que moi, je ne peux plus faire. Tu prépares Noël... mon insouciance apparente sera mon dernier présent, j’espère qu’il te plaira. Vis, vis encore. Nous préparons en silence ta sortie. Ne leur en veut pas, ne m’en veux pas. Parce qu’en de pareils circonstances, je suis lâche et je te dirais que je n’étais pas d’accord avec la majorité, mais quelle décision pouvait être la meilleure? Ils m’imposent le silence, j’étouffe. Je tremble quand je te parle, je serre les poings, j’essaye de me souvenir de nos conversations d’avant. Moi qui avais pris l’habitude de tout te dire, je dois te taire le plus crucial. Je ne veux pas me faire le messager de la mort. J’en ai pas la force. Et pourtant ce n’est pas moi qui suis malade, je ne porte pas ce sceau funeste. Toi, tu connais ce mal, tu le ressens. Toi que la médecine des hommes a charcuté, pour mieux abandonner en pâture au crabe. Toi avec laquelle, elle s’est amusée et qui, elle continue de te bercer de douces illusions, lorsqu’elle nous déclare: “C’est fini, il n’y a plus rien à faire.” Amis des bêtes, tu portas aussi l’Humanité dans ton coeur. Tu as eu tort. Où sont passer tes sangsues, soi-disant curatives, qui effrayées par la faux ont abandonné ton corps épuisé? Toi, mon roc et mon modèle, tu es aujourd’hui aussi frêle qu’un roseau et pour la première fois, tu m’as confessé: “ça ne va pas.” mais avec ta pudeur légendaire. Cela a sonné à mon oreille comme le refrain journalier de la masse gémissante, mais pas comme une plainte funèbre, ou comme un adieu. Tu penses renaître, après cette mauvaise passe, comme toujours. Même si je refuse de contredire ton espoir, laisse-moi t’épauler. Tu m’as défié, un jour alors que tu sentais sur tes joues, les prémices de la vieillesse, et sur les miennes, ceux de l’impétueuse jeunesse, en disant qu’adulte, je t’oublierai. Je réitère la promesse formulée à l’époque, à l’aube de ta fin, je t’aimerai toujours même si tu étais devenue une vieille dame gâteuse et chiante. Je ne te verrai pourtant pas vieillir, je ne pourrai prendre soin de tes vieux jours. Je n’ai pas eu le temps de construire ma vie. Vingt ans, c’est trop jeune pour perdre sa mère. Et dire qu’il y a peu j’osais me plaindre de l’opiniâtreté de ma vie. Puis les mots sont tombés. Une gifle aurait-été caresse comparé à cela. Je me suis assise malgré moi, j’ai bégayé. Moi, qui ait toujours réponse à tout, je n’ai rien trouver à dire. A trop te voir héroïne, je ne t’ai pas vu assez mortelle. J’ai pleuré, je pleure. Ca ne m’apaise pas. J’ai crié, ma voix s’est brisée, je ne vais pas mieux. Et pourtant tu es toujours là... que restera-t-il de ma carcasse après ton dernier souffle? Les gens parlent, je n’entends plus, leurs propos bourdonnent à mes oreilles, ça m’agace. J’ai tout le temps froid. Les éloges exécrables des universitaires sur quelques auteurs médiocres, qui n’ont pas une once de ta bravoure, m’excédent. Qui chantera tes louanges? Permets-moi d’être ton modeste Platon. Non aux profanes, mais à ceux qui, aussi infimes soient-ils, qui s’étonneront de mon caractère ambivalent, je dirai que tu as insufflé la lumière de mon âme. Pour ce qui est de ma part d’ombre, qu’ils y voient ton travail inachevé. Je crains que ta mort fasse s’écrouler ta fragile construction. Je me relèverai, ne crains rien. Mais pour le moment, laissez-moi souffrir. Je suis une orpheline en devenir. Le futur me paraît odieux. Le temps trop fougueux. Il nous est compté, pour toi comme pour moi. Je n’ai qu’un souhait: “Laissez moi le temps de lui dire adieu!” Cette prière tambourine dans ma poitrine. Laisse-moi t’accompagner dans tes derniers mois. Ne t’étonne pas de ma présence. Je te sais fière; laisse-moi néanmoins éloigner la présence glaciale posée sur ton front moite. Qu’elle parte. Elle t’aura pour elle, l’éternité durant. Entends-tu, maudite que tu es? Ne me l’enlève pas, pas tout de suite. Permets que je recueille ses ultimes voeux, que de ma main tremblante et par mes propos maladroits, je l’accompagne jusqu’à la fin. Je ne suis pas une novice, tu connais mon visage, mes traits déformés par l’anéantissement, je tiendrai les promesses qu’elle me fera jurer. Ses affaires ne seront pas vendues, je m’occuperai de ses chats et de son chien difforme. Je prendrai soin de mon papa comme elle l’a fait avant moi. Nous serons les derniers représentants de notre race. Je m’attacherai aux petits détails auxquels je ne faisais plus attention, je chercherai inlassablement les fragments de son existence dans la mienne. Le trait d’eye-liner et de khôl sur mes yeux, me rappellera les longues heures où je l’observais pour pouvoir mieux m’en inspirer. L’odeur caractéristique d’une certaine laque me rappellera le parfum qu’elle dégageait. Je propagerais ces recettes de cuisine qu’elle aimait tant faire partager. Je réaliserai mes rêves parce qu’elle aimait me voir combattante. La médecine ne m’attrapera pas. Je vivrai le temps qui me sera donner de vivre. Malgré les turpitudes, je souhaite mener une vie aussi humble et droite que celle de ma tante, et porter jusqu’à ma propre fin, l’amour et l’image de cette femme magnifique, de la dernière femme qu’il sera donné de pleurer.

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