vendredi, 20 juin 2008
suite1
Chapitre I: Le commencement
"Plume! Plume!" C'est ainsi que débuta cette morose journée d'été sur la terre. Les saisons ne se distinguaient plus les unes des autres, mais on avait continué à diviser l'année en quatre temps pour garder un semblant de repère spatio-temporel.
"Plume! Plume!" Nous étions dans un quartier résidentiel, d'une banlieue anglaise. Il était sur les coups des sept heures du matin, et une jeune femme du nom d'Alison Marx, 22 ans, d'origine néo-zélandaise, après une nuit agitée, passée à guetter le retour d'un être cher, déambulait dans les rues en pyjama, baskets, à la recherche de quelque chose ou plutôt de quelqu'un. "Plume où es-tu?" Et tandis qu'elle arpentait à grandes enjambées son quartier, mêlant à ses appels, une sonorité émise par la contraction de ses lèvres, elle tentait d'alerter son vagabond de compagnon. Mais en vain, ses agissements tirèrent du lit quelques habitants, mais n'éveillèrent nullement la conscience du fuyard. Fatiguée, elle fit une halte. Elle s'assit sur un trottoir pour se reposer. Quelle nuit cauchemardesque! Elle s'était levée toutes les heures. Et cette fichue climatisation qui avait fonctionné à tout rompre. Le bruit de la machine était assourdissant, elle semblait s'être emballée et pourtant il faisait si chaud chez elle. Tout s'était lié pour l'empêcher de fermer les yeux.
Ecarlate, la respiration saccadée, elle avait du mal à retrouver son calme. L'air lui manquait, elle comprit ce dont elle avait besoin. Elle sortit de son sac, une petite bouteille d'oxygène, qu'elle avait eu la présence d'esprit d'emporter malgré son inquiétude. Elle appliqua le masque contre son visage et respira à plein poumon. Cette abondance si soudaine d'air pur l'enivra, et la tête lui tourna. Elle avait bien du mal à retrouver son calme. Plume, son chat, n'était pas rentré et cela n'avait rien de rassurant. Il appréciait sa liberté comme tout un chacun, et il ne se lassait pas d'explorer les environs. Mais lorsque le soleil déclinait, il ne s'attardait jamais dehors et il se présentait, la nuit tombée, sur la fenêtre de la cuisine, afin de savourer son repas et les attentions de sa maîtresse.
Alison avait quitté la Nouvelle-Zélande, alors qu'elle avait à peine 17 ans. Elle avait fui son pays, après avoir perdu sa famille dans la guerre civile, et avait embarqué de force pour l'Angleterre avec son chat. Les liens qui les unissaient, étaient indéfinissables, tant chacun savait qu'il tenait sa survie de l'autre. Plume n'était certes plus tout jeune, mais il était vaillant et l'attachement qu'il portait à Alison, était incontestable. Son absence, hier soir, était inquiétante.
"Plume, viens mon chat!" Se lamentait Alison. Le temps changea, une ombre grandit à l'Est, la pluie menaçait. Cela n'avait rien de bénéfique, c'était une pluie acide, qui pouvait provoquer des brûlures profondes, pour l'imprudent qui demeure dehors. Alison reprit ses recherches. Elle passa devant une rangée de jardins individuels impeccables. On y voyait un gazon coupé à la perfection à 4,5 cm de hauteur, des fleurs étincelantes, des pétales parfaits sans la moindre morsure d'insectes, des arbres à l'accroissement sous contrôle. Tous étaient parfaits, parfaitement en accord avec la norme. Mais toute cette perfection aurait paru suspect à tout oeil qui aurait caressé les beautés de l'Ancien Monde. Celles dont les défauts faisaient l'excellence. Les jardins où l'on voyait l'emprunte soignée de l'homme, accommodant l'environnement à ses besoins, sans le détériorer. Ces terrains là ne respiraient pas, ils étaient conçus dans la même matière lisse et immobile, le plastique. En d'autres circonstances, Alison aurait été désolée par ce mensonge végétal, mais à ce moment, son esprit cherchait quelqu'un, qui ne lui était pas permis de voir. Dans sa quête, elle rencontra une vieille dame. Elle faisait la leçon à un petit caniche, patient. La jeune fille les vit à peine, seule la voix de la vieille dame toucha ses oreilles: "Je t'ai déjà répété mon petit, qu'on ne doit pas jouer avec les chats, surtout quand ils sont morts, ils sont si... " Ces mots résonnèrent dans son esprit. Elle fit demi-tour. Le cœur au bord de l'éclatement, sans se préoccuper des convenances, elle coupa la vieille farfelue dans son monologue: "Vous avez vu un chat?" La vieille dame offusquée et effrayée, acquiesça. "Où ça? Dites-moi où?" Elle lui indiqua d'une main fébrile, le bord d'une grande route. Ils se promenaient comme à leur habitude avant l'heure du déjeuner, et le chien avait trouvé sur le bas côté, un cadavre de chat. Il s'était empressé de le ramener à sa maîtresse, qui n'avait pas apprécié le présent. Après avoir reçu plusieurs coups de parapluie, il s'était résigné à reposer son trophée.
Alison s'élança vers l'endroit indiqué. Les contours d'une forme inerte se dessinèrent à mesure qu'elle approchait. Une larme perla à la naissance de sa pupille et glissa le long de sa joue. Puis quand la triste évidence fut incontestable, une cascade de pleurs inonda son visage. Son cœur savait. Elle n'eut bientôt plus la force de courir, comme si son corps se refusait à surmonter une telle souffrance. Elle s'arrêta à quelques mètres, demeura impassible et statique. Ses yeux se fixèrent sur le pelage rayé et ils ne clignèrent plus. Il sembla pendant d'insupportables secondes que l'horreur l'avait métamorphosée en statue de pierre. Puis une douleur intolérable l'envahit et fit exploser sa carapace de torpeur. Elle sut alors que ce n'était pas un cauchemar. Elle se laissa tomber dans une plainte déchirante, et effleura d'une main tremblante, le corps froid. "Non! Non! Non!" Elle lui devint impossible de dire autre chose. Elle aurait voulu s'allonger ici pour l'éternité et traverser les âges auprès de son fidèle ami.
Une goutte de pluie descendit des nuages et s'écrasa sur le goudron, avec le bruit d'une réaction chimique. Elle sonna comme une mise en garde. D'autres allaient venir, en nombres, et elles seraient sans pitié pour les égarés. Alors Alison, sans s'en rendre compte réellement, prit le corps de son chat dans ses bras. Elle y posa un regard, empli d'affliction. La pluie s'échappa des cieux et s'abattit furieusement sur la Terre. Elle s'acharna sur Alison, qui en sentit à peine les brûlures. Aucune douleur ne pouvait égaler sa détresse psychique. Personne ne s'inquiéta de voir cette jeune fille déboussolée, seule, dehors, victime des intempéries diaboliques. Tout ce que les environs, comptaient en bipèdes, avait pris place dans leur canapé, pour savourer leur émission préférée, se contre-fichant du bonheur ou du malheur de l'Humanité. Qui a dit que la compassion est une vertu humaine? Ne sachant où aller, elle laissa ses pas la guider au milieu des ténèbres, qui cloîtraient sa volonté. Dans sa marche funèbre, elle n'avait cessé d'observer son chat, s'efforçant de le protéger des rafales meurtrières, comme le plus précieux des savoirs. Il était 10 heures du matin et Alison Marx faisait le chemin en sens inverse avec le fantôme de celui, qu'elle cherchait trois heures plutôt. Ainsi, inconsciemment, elle revint chez elle. Mais ce n'était plus la jeune fille du matin, qui était rentrée. Elle avait changé, comme une fillette l'aurait fait, en devenant brusquement une adulte. Une obscurité opaque s'était insinuée dans son âme, qui devint aveugle.
Elle déposa le petit corps sur une table, s'y assit et le veilla le reste de la journée, espérant qu'un souffle de vie soulève sa poitrine. Avec sa tête retournée, il donnait le sentiment d'attendre d'une main bienveillante, quelque caresse sur son menton blanc. Mais son corps recroquevillé semblait vouloir se protéger d'un univers hostile. La vision d'Alison se troubla. Un fragment de sa conscience construisait des hypothèses sur le décès de l'animal. C'était peut-être une voiture. Un conducteur, assuré de sa suprématie, l'aurait renversé et continué son accélération effrénée comme si de rien n'était. Peut-être avait-il maudit cette sale bestiole, léger contre-temps dans sa course folle. Peut-être l'avait-il fait exprès? Juste pour rire ou pour le plaisir de s'emparer d'une vie, un moyen de transcender sa condition en s'accaparant le pouvoir divin. Mais cette supposition n'était plus vraisemblable.
L'ère automobile avait parachevé son règne, entraînant dans sa déchéance, ses adeptes. Les gouvernements avaient bien tenté de ralentir l'épuisement des ressources pétrolières, en instaurant des quotas. Néanmoins, les populations avaient vu cette initiative pleine de bon-sens, comme des restrictions abusives. Et c'était avec un grand plaisir, qu'ils avaient transgressé l'interdiction de gaspiller l'essence. Si bien que leur stupidité infantile avait abouti à l'assèchement des puits de pétrole, et on n'en comptait plus une goutte, excepté aux Etats-Unis. Par la force des choses, on avait appris à se passer de notre confort personnel et à circuler en transport commun. Bien sûr, il demeurait des irréductibles, pour qui la promiscuité était infâme. Ceux-là auraient vendu leur âme au Diable pour conserver leur auto. Mais comme le Diable n'était pas intéressé par le filon, c'était l'Amérique du Nord qui se chargeait de fournir les fidèles du culte routier, en essence. Elle recevait en échange, allégeance et liasses de dollars. Mais ces croyants et leurs engins infernaux n'excédaient pas les 2Okm/h, non par acquis de conscience envers la planète, mais pour la simple raison, que le moindre effleurement intempestif de l'accélérateur faisait chuter inutilement leur plein d'essence. Qui avait donc assassiné Plume et pourquoi?
09:05 Publié dans extrait littéraire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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