vendredi, 27 juin 2008

suite 2

Chapitre 2: Le rêve

La nuit étendit ses noires armées sur cette maudite journée, avec son lot de tourment et de questionnement. Les yeux fatigués d'Alison ne purent plus verser une seule larme. La peau de ses bras avait pris une couleur feu, sous les pincements nerveux de la jeune fille. Sa maison ne fut pas épargnée. Elle avait renversé ça et là des objets, dont la vue l'insupportait. La télévision, après un rapide allée-retour contre le mur, gisait au sol piteusement, démembrée. Prés d'elle, se trouvaient un authentique service émietté de vaisselles "Made in Taiwan" et une table basse en plastique, façonnée par une consciencieuse machine, dont le seul tiroir avait succombé aux assauts de la jeune fille. Epuisée après tant de révolte et de tristesse, Alison quitta le champ de bataille. Elle s'allongea sur son lit. Elle s'endormit aussitôt et sombra dans les ténèbres nocturnes. Elle perdit toute notion temporelle. Elle s'égara dans ses songes où les jours défilèrent, tous plus insupportables les uns que les autres. Le va-et-vient bruyant et inutile du monde ne l'atteignit plus. Une douce musique emplissait son âme, le souvenir ancien d'une vie heureuse. Bientôt sa propre existence n'eût plus la moindre importance, et elle sentit l'impérieux désir de demeurer dans ses rêves, jusqu'à devenir, elle-même, une brise onirique.

"Ali! Ali! Ali!" Quelle heure pouvait-il être? , bien trop tôt pour se lever en tout cas. Alison s'étira dans son lit, les yeux embrumés, les cheveux en bataille. Elle salua ce jour nouveau, par un large bâillement. Les survivances d'un cauchemar tenace lui firent secouer la tête, comme pour se débarrasser de si sombres poussières somnambuliques. Elle se frotta les yeux. Elle le connaissait ce rêve, et pourtant à chaque nouvelle rencontre, elle demeurait toujours aussi effrayée. "Ali! Ali! Ali!". Elle entendit des petits pas résonner dans le couloir, avec un empressement enfantin. Sans plus de cérémonie, le petit intrus qui l'avait éveillé par ses appels, poussa sa porte. Avant même qu'elle eut le temps de le distinguer, il se jeta sur elle d'un bond, s'exclamant joyeusement: "Debout Ali! Debout! C'est Noël! Lève-toi!" Elle repoussa doucement les assauts du petit garçon et dit en riant: "Hey! Calme-toi, Jonathan! Les cadeaux ne vont pas s'envoler!
-Lève-toi! Je veux ouvrir mes paquets! Viens!
-C'est bon, tu as gagné! Laisse-moi au moins enfiler une robe de chambre! Est-ce que Papa et Maman sont réveillés? Ils n'apprécieraient pas que tu commences sans eux!
-Ils sont en bas! C'est toi qu'on attend! Ils m'ont envoyé te chercher! Dépêche-toi!
-Y'a pas le feu, alors!" Et elle bailla, émergeant à peine du royaume des songes. Son frère sautait comme un jeune chien à ses côtés. Voyant que sa grande sœur ne souhaitait pas brusquer son réveil, il l'attrapa au poignet et l'entraîna de toutes ses forces, dans sa cavalcade. Alison dut le suivre tant bien que mal.

Ils entrèrent d'un même élan dans le salon où les parents les attendaient. Jonathan ne lâcha sa sœur, qu'au pied du sapin, comme s'il craignait qu'elle ne s'enfuie. Mr et Mrs Marx accueillirent chaleureusement leur fille, l'embrassant tendrement. Alison leur finit tout aussi bon accueil. Elle se réjouissait autant de ce moment que ses parents. Ils étaient seuls. Plus tard, les grands-parents, les oncles et tantes, les nièces et neveux, les cousins et cousines envahiraient la demeure familiale. Ils se perdraient de vue, devant accorder leur attention aux uns et aux autres dans un brouhaha festif. Mais cette matinée n'était qu'à eux, quatre. Jonathan tressautait, et rejetait des coups d’œil furtifs aux paquets revêtant son nom, afin de ne perdre aucune seconde de plus. Alison préférait savourer ces secondes.
Elle ne croyait plus depuis longtemps au Père Noël, et ces treize années passées sur la Terre lui avaient enseignées que le désir est plus plaisant que la possession. Le grand sapin était féerique. Les rayons du soleil filtraient à travers les fenêtres et le faisaient rayonner de milliers de couleurs nuancées. Le meilleur moment de Noël était à ses pieds, devant ses yeux, dans son cœur. Elle aurait aimé que la scène demeure éternelle. Ses parents, son frère et elle, réunis et transportés par la joie et l'amour, baignés dans l'odeur du pin et des pâtisseries, elle ne souhaitait guère plus.

"Maman, je peux?" Jonathan, lui, ne tenait plus en place et ne se dérangeait pas pour le faire remarquer. Il était indifférent aux contemplations rêveuses des adultes. "Oui mon chéri! Mais un paquet à la fois!
-Chic! s'écria-t-il sous les regards attendris des Marx
-Alors Alison? Tu n'ouvres pas tes cadeaux?" S’inquiéta son père.
-Ne t'en fais pas, je savoure!" Et elle saisit son premier paquet. Elle observa son petit frère, déjà enseveli sous les papiers déchirés et les présents. Elle reçut pour sa part, des livres et des CD, car elle aimait la musique et la lecture, plus que toute autre chose. Elle entamait l'ouverture de son dernier paquet, pendant que Jonathan appréciait déjà les largesses du Père Noël. Sa surprise fut immense, quand elle découvrit un petit collier bleu, élastique auquel pendait une petite clochette et une médaille vierge de toute gravure. "Rassure-toi! Il n'est pas pour toi!" Plaisanta sa mère.
-C'est un collier? S’enquit Jonathan.
-Oui, un petit collier! Ajouta Mr Marx, un sourire complice à sa femme, "Mais, plus j'y réfléchis, plus je suis certain que son propriétaire aimerait le récupérer, qu'en dis-tu, chérie?
-Il est temps en effet, je reviens!
-Où vas Maman? Demanda Jonathan, qui avait délaissé ses jouets pour se rapprocher de sa sœur.
-Le Père Noël a laissé un dernier paquet pour Alison et Maman va le chercher."

Alison ne soufflait mot. Elle tenait toujours le collier, elle n'osait espérer ce qu'il lui promettait, de peur que ce rêve ne lui échappe. Mrs Marx revint, portant un gros carton auquel le couvercle manquait. "Joyeux Noël mon ange!" Alison se précipita à la rencontre de sa mère, son frère sur les talons. "C'est quoi? C'est quoi?" Emue, la jeune fille ne put s'empêcher de s'exclamer: "OOOOOOOOOOH!" Une mignonne petite boule de poil dormait paisiblement, dans une couverture de laine. Sa mère l'encouragea: "Vas-y, prends-le!" Alison saisit délicatement la frêle créature. Au contact de ses mains, elle s'éveilla et ouvrit de grands yeux bleus, limpides comme le ciel. "Qu'il est beau! Tu es sans aucun doute, la créature la plus magnifique que je n'ai jamais vu!" S’extasia-t-elle en tenant le chaton devant elle. Son petit frère se dressait sur la pointe des pieds pour mieux voir, mais sans succès. "Fais le voir, Ali! S'il te plaît!" Elle s'agenouilla à sa hauteur et déposa le chaton dans les mains qu'il lui tendait, en lui disant de faire bien attention.
"Comme il est doux! Regarde Papa!". Son père lui prit délicatement des mains et dit au minet, d'une voix tendre: "Tu as beaucoup de chance petit bonhomme, et toi aussi, Alison! Ta mère et moi, nous savons que tu as cherché pendant longtemps une amitié sincère que les gens de ton âge ne pouvaient t'offrir. Lui, il te comprendra, sans te juger. Il sera à tes côtés dans la joie, comme dans la tourmente! Les animaux ont de grandes qualités et ce chaton sera exceptionnel, comme toi, si tu prends bien soin de lui. Veuillez l'un sur l'autre. Prends garde à ce que vous soyez toujours ensemble d'une manière ou d'une autre, il lui mit le collier, ceci t'aidera au cas où notre jeune ami aurait des pulsions nomades. Tiens, je te le rends.
-Comment vas-tu l'appeler? demanda Jonathan
-J'en sais rien, tu as une idée toi?
-Pourquoi pas Mirage ou Tonnerre?
-C'est un peu prétentieux! Regarde-le, il est si petit...
-Plume?
-Quoi?
-Tu le trouves petit et moi, doux! Comme une plume!
-Plume? Qu'en dis-tu petit chat? Il ronronnait doucement sous les caresses des Marx
-Je crois que ça lui convient! Tu t'appelleras donc Plume!
-C'est adorable! Bon qui a envie d'une part de gâteau? interrogea Mrs Marx
-Moi! Moi! S’empressa de dire Jonathan.
-Venez voir les enfants!" Ils rejoignirent Mr Marx prés de la fenêtre.
-Il neige!
-C'est beau!" Ils n'avaient jamais vu de la neige à cette période de l'année, mais qu'importe, elle était la bienvenue. Ils se serrèrent les uns contre les autres, dégustant ce spectacle hivernal. Alison bouleversait par sa joie, souhaita un joyeux Noël à ses parents et à son frère, et dans son cœur, à l'univers tout entier. Sans oublier le petit chat, qui s'était endormi au creux de son bras. Elle lui murmura pour ne pas troubler son sommeil: "Joyeux Noël Plume! Dors, ne t'en fais pas, je veillerai toujours sur toi."

Le son perçant et cacophonique d'une sonnette retentit, le rêve se dissipa.


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