vendredi, 04 juillet 2008
suite 3
Chapitre 3: Le choix
Alison avait préféré l'ignorer. Mais au bout du cinquième retentissement, elle comprit que l'importun ne cesserait pas d'harceler sa sonnette, à moins qu'elle ne lui ouvre. A contre cœur, elle s'extirpa de ses draps, enfila une robe de chambre et se dirigea vers sa porte. Elle en tira le verrou et l'entrouvrit. Un souffle de chaleur étouffante pénétra dans l'entrebâillement et la lumière extérieur fut si intense, qu'Alison ne vit pas qui attendait. "Qui est là?
-C'est Maria! Ouvre Alison, j'ai à te parler!" Elle la reconnut à sa voix suraiguë. Elle n'avait aucune envie de la voir et pourtant, elle lui ouvrit. Une petite femme d'une trentaine d'années, apparut sur le seuil. Maria était l'être humain le plus proche de Alison, non pas qu'elles s'appréciaient, mais elles travaillaient dans la même banque et se côtoyaient tous les jours. Contrairement à Alison, Maria aimait son travail, car il lui permettait d'exercer un semblant d'autorité sur les autres. Alison ne l'appréciait pas, c'était une femme envieuse et sarcastique, raillant les pauvres et convoitant l'argent et le confort. Ainsi, sa présence ne la réconforta nullement, elle présageait davantage, quelque ennui.
Sans y avoir été invitée, Maria entra chez Alison, poussée par sa curiosité maladive. La jeune fille ne fit rien pour l'en empêcher. Peu lui importait les mensonges que colporterait Maria au bureau. "Ce que c'est sale chez toi! Depuis combien de temps, n'as-tu pas fait le ménage? Ce n'est pas à moi, que ça arriverait!" Bien évidemment, comme toute personne psychologiquement atteinte, Maria savait tout, était l'incarnation même de l'Idéal féminin, et ne se gênait pas pour enrichir le monde de ces judicieux conseils et réflexions. "Regardez-moi cette poussière, affligeant!" Elle posa alors les yeux sur Alison et s'écria: "Oh mon dieu! Tu t'es regardée? Tu es encore plus horrible que d'ordinaire! Tu te laisses aller ma chérie, ce n'est pas bon pour une femme de se négliger! Prends exemple sur moi, j'ai l'art d'être toujours resplendissante!
-Tu n'es sûrement pas venue me donner des conseils de beauté? Pourquoi es-tu ici?
-Je n'ai pas le droit de me faire du souci pour une am... , une âme en détresse? Je ne suis pas qu'une belle femme ambitieuse, ma pauvre petite, j'ai aussi une place dans mon cœur pour les miséreux! Et elle se mira dans une glace, satisfaite de son bronzage artificiel.
-Je n'ai besoin de ta pitié et arrête de te lancer des fleurs, il n'y a personne à épater ici! Je te connais, tu n'aurais abandonné la fraîcheur et le thé glacé de ton bureau, pas même si la fin du monde avait sonné! Alors?
-Ca va! Ca va! Ce que tu peux être désagréable! Tu ne viendras pas te plaindre si dans dix ans, tu te retrouves le visage défiguré par d'immondes rides... Le grand patron n'est pas content! Cela fait trois jours qu'on ne t'a vue et tu n'as pas eu le bon-sens de téléphoner! Ah! Je peux t'assurer qu'il est furieux! Je me suis proposée pour aller te chercher, d'ailleurs au passage, ton taudis n'a pas été facile à trouver! Tu parles d'un travail!
-Tu ignores tout du travail, Maria! Alors comme ça, le Grand Manitou a piqué sa crise, ça dut être violent, pour qu'il arrive à te décoller de ta chaise! Qu'est-ce qu'il veut?
-Il m'a dit de te dire de rappliquer vite fait tes fesses à la banque, et de trouver entre-temps une sacrée bonne excuse, si tu veux pas être virée.
-Je vois! Eh bien voilà ma réponse! Tu vas y retourner et lui dire, et je te fais confiance, je sais que tu rapporteras chaque mot que je vais prononcer et même plus. Qu'il aille au Diable! Qu'il garde son boulot de vautour pour un autre charognard! Je ne veux plus escroquer les démunis pour lui remplir les poches, à lui et à ses actionnaires de merde! Qu'ils aillent se faire foutre! Elle ouvrit la porte, signalant que l'entrevue était terminée
-Tu ne sais plus ce que tu dis! Tu as perdu la tête! J'ai toujours su que t'étais dérangée! Elle sortit scandalisée.
-J'oubliais... Vas te faire foutre, toi aussi! Tu me fais pitié ma pauvre Maria, avec ton ambition de merde et ton fond de teint cireux! Tu te permets de juger les gens, tu te crois supérieure, mais qui es-tu en réalité? Si ce n'est une pauvre fille, qui craint les rides, comme la peste! Qui complexe à mort sur sa petitesse physique et mentale, et qui se perche sur des talons pour compenser! Mais ils te font tellement tordre du cul, qu'on a l'impression que la route est tordue, alors que c'est toi, qui est tordue! Tu prends du plaisir quand des gens affamés rampent devant toi, pour quémander un peu fric pour nourrir leurs gosses, tu es malsaine et inhumaine. Retourne à ton boulot de chacal, puisque tu es tellement vile que c'est la détresse d'autrui qui te fait exister. Va! Va! Et prends garde à ce que les miroirs n'explosent pas devant la laideur de ton âme!" Et elle claqua la porte au visage sidéré de Maria. Alison se prit à rire. Quel délice, elle ne s'était jamais permise une telle liberté. Peu importe, le temps qui lui restait à vivre, elle ne mentirait ni aux autres, ni à elle-même. Ou du moins, elle essayerait.
Une eau fraîche et réconfortante aspergea son visage, glissa le long de son corps dénudé, pour se perdre dans le siphon. Elle essuya d'un geste mécanique l'eau, qui ruisselait dans les yeux. Elle aurait aimé rester sous la douche, le reste de la journée. Afin d'être débarrasser de sa peine et du vide glacial, qui l'enveloppaient. Mais au bout de trois minutes, le ruissellement de l'eau cessa. Elle avait épuisé son quota d'eau pour la journée. Elle retourna s'allonger sur son lit, pensive. Elle devait agir, afin que son âme retrouve la paix. Une ultime tâche lui incombait: trouver le meurtrier de Plume et rendre sa justice. Dubitative, elle contempla son poignet, auquel pendait un petit collier, bleu, élastique, avec une clochette et une médaille gravée au nom de Plume. Les paroles de son père lui revinrent en mémoire: "Prends garde à ce que vous soyez toujours ensemble, d'une manière ou d'une autre!" Elle n'avait pas oublié ce qu'il lui avait dit, et ce collier était le symbole de leur union fraternelle et de son combat futur. Elle regretta qu'il ne soit pas là, pour la conseiller. Mais, il avait tellement de choses que son père n'avait pas l'opportunité de lui confier. Car il n'aurait jamais envisagé un destin si funeste pour les siens. Ainsi, chaque décision était un dilemme, car elle devait être prise seule.
Alison était assurée qu'elle n'aiderait pas son chat, en restant chez elle. Elle devait aller au-delà de son quartier et gagner la ville, si elle voulait avancer dans son projet, peut-être y trouverait-elle quelque aide. Elle s'habilla donc, prit son sac et sortit. Elle ignorait si un autobus desservirait son arrêt à cette heure, c'était le seul moyen d'aller en ville, peu importe le temps que ce périple lui prendrait. Elle s'assit sur un banc, au bord de la route principale, et attendit. Comme tous, elle devait attendre ou renoncer. Au bout d'une heure, un vieil autobus des années deux mille, émergea d'une avenue pentue, progressant dans un bruit assourdissant et entouré une épaisse masse de fumée. Alison se leva et héla le chauffeur. Il daigna stopper son dragon de bus, à la hauteur de la jeune fille. Elle s'engouffra dans sa gueule, et questionna le vieux grincheux au volant sur le trajet du véhicule. Il lui grommela, que la grande ville de T.112 était son terminus. Elle s'acquitta du prix du billet et s'installa prés d'une vitre. Elle pourrait observer le paysage à loisir.
Bientôt, la vision des bidons-villes qui se multipliaient en périphérie, de la végétation desséchée, de toute cette misère, de toute sa désolation, fatigua ses yeux. Elle les ferma, quand elle les rouvrit, son regard sombre se posa sur les autres usagers. Ils avaient tous, homme comme femme, enfant comme vieillard, le visage creusé et les yeux violacés. Ils dépeignaient avec leurs rides et leurs cernes, la pesante fatalité et la sinistre solitude. Même si on se cessait de colporter que l'humanité connaissait ses heures les plus glorieuses. Pourtant, cet échantillon de la population revêtait plus l'aspect de fantômes vaporeux et identiques, que les couleurs et les saveurs de la vie. On ne se voyait plus, on se scrutait du coin de l’œil. L'homme vivait dans la peur et l'animosité de son prochain. Et les grandes vertus altruistes des temps anciens étaient loin des cœurs. Prés d'Alison, un jeune garçon se balançait au son d'une musique, qu'il était le seul à percevoir. La jeune fille regretta d'avoir oublié sa puce électronique. Elle aurait rendu le voyage moins éprouvant. La musique demeurait l'unique vestige des vrais prodiges artificiels. Elle était le reflet d'une humanité capable d'aligner mélodieusement des sons, de créer des symphonies cristallines, de faire vibrer les instruments en même temps que l'âme de celui, qui lui prêtait cœur et oreilles. Les hommes avaient su créer des éléments magnifiques, mais ce furent leurs pires créations qui prirent le dessus.
Le bus s'arrêta dans le centre ville. A côté, la banlieue était un lieu plaisant. Alison descendit et fut accueillie par un lieu bien hostile. Si sa détermination n'avait pas été grande, elle aurait fait demi-tour. Elle n'y était venue que très rarement. Son lieu de travail se situait en dehors de la T.112, car son patron craignait les pilleurs. Néanmoins, il l'y avait envoyé, à plusieurs reprises, comme créancier afin de réclamer des dettes impayées. Elle atteignit, après quelques minutes de marche à pied, son but. Un grand bâtiment lugubre, en ruines, coincé entre d'autres immeubles à l'abandon. Sa façade était lézardée de fissures profondes et nombre de ses fenêtres étaient brisées. Les bâtiments qui le cernaient, étaient pour la plupart d'anciens bureaux convertis en nouveaux squats. Les rues étaient le théâtre d'une tragédie ancestrale et contemporaine: La Misère.
Les sans-abris augmentaient d'années en années, ainsi que leurs abris de fortune, qui se dressaient au milieu des décharges publiques, à l'écart de la cité. Ils demeuraient en ville, la journée durant. Certains mendiaient pour garantir un repas, d'autres flânaient dans les magasins pour profiter de l'air climatisé, d'autres restés assis sur un trottoir et regardés d'un oeil absent, les passants. Et ceux qui se sentaient assez téméraires ou désespérés, séjournaient dans la T.112 pour la nuit, avec tout le danger que l'entreprise sous-entendait. Alison s'était toujours sentie privilégiée sur ce point. Il perdurait en elle, une vague dignité et un semblant d'avenir. Mais quel avenir s'offrait à ces gens, à leurs enfants et leurs petits-enfants? Qui accepterait d'aider ceux dont le regard reflétait les prémices du déclin humain? Personne! Les "actifs", qui avaient encore maison et travail en leur possession, les fuyaient comme des lépreux. Pour la simple raison qu'ils savaient que le destin est insaisissable et instable, et qu'il n'y a aucun vaccin contre la Misère. L'aide social qui avait guéri quelques miséreux, n'existait plus. Ceux qui ne parvenaient pas à étancher leurs dettes, étaient bannis de la Société, et la Rue les recevait, bras ouverts. A cela s'ajoutait des frais d'hôpitaux inaccessibles à 90% de la population, et la justice avait troqué son bandeau contre un compte bancaire, dans quelque paradis fiscal. La police, seule, était toujours "active", afin de garantir un semblant de stabilité dans les grandes agglomérations. Cependant les patrouilles se faisaient rares et les plus audacieuses recrues acceptaient bien vite la vie de bureau, ou prenaient leur retraite plutôt que prévu. Si bien qu'Alison hésita un instant, à la vue de ce bâtiment. L'administration était en ruine, et se maintenait difficilement, aurait-elle la capacité et la volonté de lui tendre la main? Quel genre d'aide les flics lui offriraient? Si ce n'est un café serré. De toute façon, elle ne serait pas là, si elle disposait d'un autre atout. Elle jonglerait avec ce qu'elle déterrerait.
13:55 Publié dans extrait littéraire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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