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vendredi, 18 juillet 2008
suite 5
Chapitre 5: L'angoisse
La luminosité déclinait dehors, la nuit annonçait sa venue. Alison était plus au moins satisfaite de cette entrevue. C'était une petite victoire, mais le plus dur était à accomplir. Elle préféra ne pas penser à demain. A présent, les rues abondaient de badauds. C'était l'heure de pointe. Ceux qui travaillaient ici la journée, regagnaient leur pavillon de banlieue pour la nuit. A cette foule d'anonymes conformes à la norme, se mélangeait d'autres mortels, présences discrètes longeant les murs. Ils étaient ceux qui prenaient possession de la T.112 enveloppée d'un voile ténébreux, et qui demeuraient dans les confins nocturnes de la ville, le jour. La noirceur des cieux et le pâle halo des étoiles recouvraient les rues d'une couverture aveuglante, et comme des vampires, ils quittaient alors, leur tanière pour régner sur les ombres. La T.112 se métamorphosait en théâtre, où la violence, la peur, les actes interdits se mouvaient librement dans un monde sans foi, ni loi. Les acteurs de cette triste représentation étaient des hommes de bien, comme de mal. Des pickpockets, des enfants affamés, des ados-soldats, des femmes à la dérive, des dealers, des escrocs, des gangs, des sans-abris pour la plupart, des toxicos pour la majorité, des meurtriers en puissance, des tueurs en actes.
Ces deux univers étaient diamétralement opposés, et pourtant si proches l'espace d'un instant. Tous deux étaient composés par des hommes animés par de bonnes ou mauvaises intentions à l'égard de leurs semblables, mais l'un avait été malmené par le destin, comme un jouet. Pourtant, ils se côtoyaient tous les jours, à la même heure. Alors cette foule semblait revêtir quelque forme de cohésion sociale, et si on l'observait de loin, on aurait pu croire qu'elle était animée par un même élan solidaire. Néanmoins à y regarder de prés, le tableau était tout autre. Deux mouvements dissymétriques divergeaient dans cette peinture. Les uns fuyaient, se précipitant vers les autobus, semblables à des arches de Noé, face à la montée des eaux. Les autres, les poursuivaient, rôdant à l'affût d'une brebis garée à piller. L'atmosphère angoissante grandissait à la mesure du pouls, accélérant. La cause de cette distinction provenait de la fracture de l'union fraternelle, de l'Humanité en deux: Les chassés d'un côté, les chasseurs de l'autre.
Les chassés étaient ceux qui avaient tout, et les chasseurs, ceux qui n'avaient rien, et par déduction, ceux qui n'avaient plus rien à perdre. Mais aucun bien ne demeurait jamais établi, et un chassé pouvait être contraint à la prédation, du jour au lendemain. Il suffisait d'un concours de circonstances, un licenciement soudain, de crédits affamés, d'une banque à l'humeur réversible, et d'une expropriation légale. Un grain de riz qui fait débordait le bol, un événement perturbateur qui fait la différence entre celui dont les poches sont pleines, et celui dont elles se trouent. Un tel sentiment de vulnérabilité pousse les hommes à occulter ou à réfléchir. Alison réfléchissait. Elle se demandait en quoi l'homme est-il supérieur à l'animal? Pourquoi trouver de la bassesse dans le principe naturel: "tuer ou être tué", alors qu'il est aussi principe culturel. Les hommes ne se servent-ils pas de leurs frères pour survivre, plus qu'ils ne les aident en retour? Qui serait capable de sacrifier sa vie pour un autre? Est-ce que les hommes connaissaient réellement l'Amour? Si c'est un sentiment supérieur, qui poussent les êtres à se dépasser, un animal qui se bat pour sa progéniture ou pour un homme, est-ce de la faiblesse ou de la grandeur? Si l'un d'entre nous s'écroule dans cette foule, lui porterons-nous secours ou nous contenterons-nous d'avancer indifféremment? Un troupeau de bêtes se s'est-il pas se montrer soudé devant un prédateur? Si on torture un animal, qui osera s'interposer en clamant le respect de toute forme de vie?
L'homme est tellement assuré de sa supériorité, qu'il est devenu un monstre sans limite, foulant du pied, faibles hommes et animaux. Mais sa fameuse raison, source de tant de maux pour la planète, sa foutue suprématie va l'entraîner dans sa propre déchéance. Son intelligence, faculté à détériorer l'environnement pour son bon plaisir, sa "technique" va détruire l’inventeur. Quel genre d'animal aurait fait prédominer un intense plaisir fugace sur une vie simple, mais durable? L'animal procrée, il est conscient de son "éphémérité", il jouit en sage économe des biens de la Nature, et agit pour la survie de ses petits, avant la sienne. L'homme n'est guère plus bon qu'à détruire ou à soutenir naïvement des ruines fuyantes.
Au milieu d'un torrent de pensées, Alison fut emportée par une foule tumultueuse et effrayée. Elle se tenait avec tant d'autres, devant un grand car jaune. Les gens devant elle, se pressaient nerveusement, pour accéder à l'étroite ouverture. Et ceux derrière elle, tentaient de se faufiler ou accélérer le mouvement en poussant violemment. Qu'adviendrait-il de celui qui n'aurait pas sa place?
Ce fut à Alison de grimper. Elle ne fut pas épargnée par les coups de coude, les bousculades, les jurons, mais parvint à se hisser à l'intérieur, de ce qui se voulait être un refuge. Le bus était bondé, et après les siéges, ce fut l'allée qui se remplit de passagers soulagés. Alison, debout, fut coincée entre un homme intoxiqué et intoxiquant à la cigarette, et une dame à la carrure imposante, empestant l'eau de toilette bon marché. Le voyage serait pénible sans aucun doute. Le bus gavait, démarra et s'engagea sur la route, difficilement. Des néons offraient l'éclairage, mais ils donnaient surtout un aspect morbide aux êtres. La chaleur produite par la concentration corporelle devint asphyxiante, et les odeurs individuelles, écœurantes. On ne pouvait ni bouger, ni respirer, comme dans une boîte hermétique. L'anxiété naquit chez Alison. Un froid brutal parcourut son échine, puis un feu violent brûla sa chair. La peur la submergea, les battements de son cœur s'emballèrent, elle respirait avec peine et elle transpirait à grosses gouttes. Tout ce monde, toute cette terreur, tout ce mal, elle devait sortir. Mais comment parvenir jusqu'au chauffeur? Personne ne semblait remarquer son trouble. Elle n'avait pas la force de crier. Un engourdissement s'insinua dans ses membres, Elle combattit contre ce venin, de toute son âme. Elle devait être vaillante. Sa méfiance à l'égard du monde et sa solitude lui avaient enseigné ceci. Lorsque tout va mal, qu'on sait qu'on va lâcher prise, il faut se raccrocher à ce qu'on a connu de mieux, à ce qui nous rassure et nous rend notre courage. Elle ferma les yeux et chercha une image réconfortante. Les ébauches d'une toile se tracèrent dans son esprit.
En premier, une forêt avec ses immenses arbres, s'y enracina. Puis vinrent les oiseaux, emplissant les airs de leurs chants mélodieux. Non loin, le bruit d'une rivière, déferlant dans son lit, se fit entendre. Et le soleil, baignant cette nature généreuse d'une lumière et chaleur légères. On sentait son odeur, elle, qui donne cette saveur particulière aux fruits et ce parfum incomparable aux fleurs, et ce souffle d'allégresse à tout ce qui respire.
Des pierres s'unirent pour former un chemin, conduisant à une maison et à un jardin familiers. Dans le parc, des arbres en tous genres, fusionnaient dans un éclat de verdure variée. L'un est plus âgé que les autres, mais plus magnifique encore, un saule-pleureur. Sa grandeur n'a pas de limite. Mais il se souvient de ses origines, et avec ses branches tombantes, il reste attaché à la Terre qui lui a donné la vie et la lui garantit. Reconnaissant, il effleure sa mère d'une feuille légère. Son épais rideau de verdure fait de lui, un arbre bien pudique, mais remarquable. Car si l'on ose regarder au-delà de son aspect impénétrable, si on ose pousser le feuillage, il nous laisse alors de bon cœur, le découvrir. Ses racines sont profondes, son tronc solide et chaque sillon sur l'écorce raconte son histoire et l’œuvre du temps. Pour celui qui demeure prés de lui, celui-là ne sentira jamais plus de sécurité et de sérénité, qu'auprès de l'arbre ancestral. Il lui enseignera sa philosophie, qui guérit bien des maux. "Paradise Park!" La voix du chauffeur tonna, le réveil fut brutal. Alison descendit. Le bus s'était vidé, sans qu'elle ne rende compte. Dehors, l'air était infect, mais moins que dans cet endroit exigu, et puis, l'espace ne manquait pas. Rentrée chez elle, elle courut se mettre au lit pour récupérer des forces, en souhaitant que le lendemain soit meilleur.
"Réveille-toi, Alison! Réveille-toi!" La jeune fille s'échappa des limbes de son esprit. La figure maternelle se dessina au-dessus d'elle. La jeune fille était épouvantée, son cœur battait à tout rompre. Sa mère lui parlait tout doucement, pour la rassurer. Alison ne prononça aucune parole, tant elle était égarée. Elle tomba alors dans les bras de sa mère, qui lui murmura: "Là, ce n'est rien, ma chérie, je t'ai entendu... je suis là! Calme-toi!" Alison mit du temps à retrouver sa quiétude, dés qu'elle sut que le danger était écarté, elle parla: "C'était horrible, horrible!
-Quoi? Qu'est-ce que tu as vu?
-Une vague, une vague meurtrière, immense et affamée, qui dévorait tout. On a essayé de lui échapper, mais c'était vain, il y a eu un mouvement de foule, on a été séparé, j'étais seule, j'ai essayé de fuir, mais j'ai échoué... " Elle sanglota. "Ce n'est qu'un cauchemar, rien de plus, nous sommes loin de la mer et ensemble, tu n'es pas seule! Regarde, tu effraies notre jeune Plume!" En effet, Plume était sur son lit et la regardait fixement. Il avait entendu les cris d'Alison, il avait transgressé l'interdit pour accourir à son chevet. A présent, il attendait que la jeune fille lui signale que tout allait bien. Elle lui caressa la tête, rassuré, il se coucha au creux de son bras, en ronronnant. "Ca va mieux? Plume n'a qu'à rester dormir avec toi! Mais c'est exceptionnel, on est bien d'accord, les animaux ne sont pas faits pour les lits!
-Merci Maman!" La lumière s'évanouit et Alison s'endormit paisiblement contre son chat. Plume dormit avec elle, la nuit suivante et celle d'après. Il ne quitta plus sa chambre et Alison enterra ses craintes.
Jusqu'à ce que... des hurlements retentirent, des échos de souffrance sans fin emplirent l'espace céleste. Alison se tenait au bord d'un grand précipice, au pied duquel tout n'était que ténèbres. Le monde avait été enseveli sous une vague géante et destructrice. Et Alison se tenait, seule, au bord de cette falaise à regarder les abîmes désolés. Elle grelottait et pourtant, il faisait si chaud, comme au cœur d'un volcan. Elle ne pouvait pas bouger, elle ne pouvait que se tenir là, et attendre, attendre! Elle se réveilla en sursaut, cette crainte brûlait toujours en elle, le ronronnement de son chat avait juste enfoui les braises sous la cendre. Mais un souffle inconnu avait attisé les flammes, et la peur était revenue. Il faisait encore nuit dehors, et Alison était revenue dans le monde réel, celui où personne ne se précipitait plus pour la rassurer. Naïvement, elle tâtonna les contours de son lit. Elle n'y trouva qu'une couverture de laine, imprégnée d'une odeur familière, qui tendait à se dissiper. Elle la serra contre elle, craignant de se rendormir, seule.
Chapitre 6: Le coup de théâtre
Elle eut un mal fou à se lever au petit jour. Son sommeil, loin d'être réparateur, l'avait affaibli. Pire encore, à présent, elle doutait. Elle doutait de ce jour nouveau, elle doutait de ce qu'elle était censée accomplir, elle doutait d'elle-même. Aurait-elle la force de combattre seule? Ce qui l'obligerait à mentir. Que se passerait-il quand ce Jack Boroes comprendrait qu'elle l'a trahi? Est-ce que ça valait vraiment la peine? Ca ne ramènerait pas Plume! La solitude et l'incertitude tissaient leurs toiles autour d'elle, et elle se retrouverait bientôt piégée dans la passivité. Chaque seconde l'oppressait davantage. Néanmoins, elle prit le parti de se lever, et de se préparer quelque-soi sa décision finale. Elle pourrait renoncer jusqu'à la porte du commissariat. Elle prit un vrai petit déjeuner, et s'évertua à se mettre en valeur, pour se donner du courage. Lorsqu'elle fut changée, elle alla au garage, qui ne servait plus que de débarras.
Un grand congélateur trônait au milieu d'objets divers, entassés en vrac. Elle en souleva le lourd couvercle. Un souffle d'air frais lui fouetta le visage. Au fond du glacial cercueil, se trouvait le corps de Plume. Une fine couche de givre s'était formé sur son pelage. Magnétisée, Alison ne put détacher son regard. Sa fatigue se fit moins pesante. Elle imaginait les tourments de son ami et toute résignation se transforma en colère ardente. Elle lui sembla être dans un tribunal. L'homme en était le grand juge et arbitrairement, il condamnait à mort tout ce qu'il méprisait. Pourquoi avait-on tué Plume? Parce que c'était facile ou parce qu'on prenait ombrage de sa splendeur? Elle l'ignorait mais elle l'apprendrait, quoi qu'il en coûte. Plus aucune lueur d'hésitation n'assombrissait son cœur.
Il était aux alentours de 16 heures, lorsqu'elle arriva en ville, un cocon de laine dans les bras. Le commissariat était contrairement à la veille, désert, hormis un homme, cheveux et barbe hirsutes, blouse blanche qui devait avoir dans les quarante ans. Il piétinait devant la machine à café. Alison l'interpella: "Bonjour! Excusez-moi, je cherche l'Inspecteur Boroes, pourriez-vous me dire où je peux le trouver?" L'homme lui serra la main et répondit: "Laissez-moi deviner, vous êtes Miss Marx?
-Oui! Je ne savais pas que j'étais si célèbre! Vous ne devez jamais voir de civiles ici!
-Des vivants non! Je fréquente plus les morts... Je suis médecin légiste, Donald Summer, mais tout le monde ici m'appelle Dony, ce que je n'aime pas outre mesure, mais bon, passons... Jack m'a parlé de vous et de votre affaire.
-Ah! Et il n'est pas ici, "Jack"?
-Non! Quel étourdi je fais! Il vous prie de l'excuser, mais il a une affaire urgente à régler. Ca ne vous ennuie pas que ce soit moi, qui vous accueille, parce que sinon on peut toujours l'attendre, il.....
-Non! Non! Pas du tout! Au contraire, vous êtes l'homme de la situation, j'ai besoin d'un spécialiste pour autopsier un corps, pas d'un inspecteur!
-Tout va pour le mieux alors! Je vais me mettre au travail... si vous êtes d'accord?
-Allons-y, je suis prête!
-Il me faut le corps pour commencer....je peux vous aider à le transporter? Si vous êtes garée loin, j'ai des tables roulantes...
-Ce ne sera pas nécessaire, il est ici!
-Comment ça ici? Alison souleva d'un geste, le petit paquet qu'elle portait.
-Oh! Je suis désolé!
-Ne le soyez pas, celui qui a fait ça, ne l'est pas!
-L'inspecteur ne m'avait pas précisé qu'il s'agissait d'un enfant! Quelle tragédie... Veuillez me suivre, il nous faut descendre pour accéder à la morgue.
-La morgue?
-Oui, c'est là que nous examinons les cad... les corps! Vous voulez bien appuyer sur le -1?
-Elle est sous terre?
-Nous avons été obligés, d'aménager le souterrain. Avec ces foutues températures, les corps se détérioraient trop vite. Nous sommes arrivés!"
L'ascenseur s'ouvrit sur un large couloir, tapissé au sol, d'un carrelage rouge-sang. Il y avait le long de ce dédale, trois grandes portes en vert opaque. Les deux premières étaient conjointes, et paraissaient assez vastes. La troisième était de plus petite taille et ressemblait à la salle d'attente d'un cabinet dentaire. Désignant du doigt cette soi-disant porte, Dony proposa à Alison d'aller l'y attendre: "Elle n'est pas très accueillante, mais c'est toujours mieux que la salle d'autopsie!" Alison était ailleurs, cet endroit dégageait quelque sensation singulière, qu'elle aurait eu du mal à définir. "Mademoiselle?
-Pardon? Excusez-moi! Vous disiez?
-Allez attendre là! Vous pouvez me confier l'enfant, ça ne dura pas plus de trente minutes, à mon avis.
-Si ça ne vous ennuie pas, je préfère assister à l'autopsie!
-Vous savez, ça n'a rien de plaisant! Surtout quand on a connu la personne...
-Je vous assure, je tiendrai le coup! Le pire est passé....J'insiste!
-Comme vous voulez! Mais je vous conseille de sortir, si c'est trop éprouvant!
-Je le ferai! Promis!"
Ils pénétrèrent dans la salle, au-dessus duquel était inscrit City Morgue. On y trouvait un grand nombre de tables en inox, occupées pour la plupart par une forme vague dissimulée sous un drap blanc. Ce lieu était à la fois repoussant et fascinant, effrayant et apaisant. "Tenez, posez-le ici!" Proposa Dony en poussant une table vide. Elle s'exécuta. Le cocon paraissait encore plus fragile sur cette immense table. Le médecin approcha une grosse lampe et une étagère roulante, où étaient rangés divers objets chirurgicaux. Ils rappelèrent un vieux film à Alison. Un savant fou y donnait vie à une créature morte. Elle ne put réprimer un frisson. "Si vous voulez, vous pouvez vous mettre un peu de ça sous le nez!" Dony lui tendit un pot de menthol à l'aspect vicieux. "La plupart des gens sont incommodés par l'odeur, mais je travaille ici, depuis si longtemps que moi, je ne sens plus rien!" Alison fit un geste de la main pour lui signaler, qu'elle n'en avait pas besoin.
C'est vrai que cette pièce sentait la mort. Cela n'avait rien de plaisant, mais si on prenait en compte que ces gens avaient été vivants, un jour, et que le même sort clôturerait notre propre vie, on ne sentait vite plus rien. Tant notre esprit était en proie à l'inquiétude. On a ignoré, on ignore et on ignora, toujours ce qu'est la mort. C'est la notion la plus énigmatique qui soit. Elle, qui a bouleversé et hanté les hommes du Cro-Magnon à la période "post-historique". La seule chose dont on pouvait être certain, c'est que ces fantômes allongés là, ont connu la Grande Vérité. Et qu'ils sont plus savants que n'importe quelle élite. La grande question, qui a brisé plus d'une fois l'Humanité, sur une quelconque forme de subsistance après la mort, eux, ils en détenaient la réponse. Soit ils le savent en coulant des décennies heureuses dans un paradis céleste, soit ils ont détenu, l'espace d'une seconde, ce savoir. Ils ont ressenti leur dernier battement de cœur, en sachant qu'il y aurait que le néant, pour eux, après.
Alison était tellement troublée, elle qui avait perdu tant d'êtres aimés dans ce grand mystère, qu'elle ne prêtait aucune attention aux paroles de Dony. Il avait fini de se mettre en tenue, ce qui se constituait en tout et pour tout, d'une chemise, bleu, plastique et de gants en latex. Lorsque le docteur déplia la couverture, Alison revint à elle, et tenta de garder son calme. Le petit corps d'un chat apparut. Le médecin eut un léger mouvement de recul, traduisant un profond étonnement. Elle sentit que le temps était venu de s'expliquer. D'un ton neutre, elle confessa: "C'est en partie à cause de cela que Jack ne vous a rien dit sur le corps... il ne savait pas comment vous réagiriez, et moi non plus d'ailleurs. Ecoutez, je sais que vous êtes débordé... Cela peut vous paraître dingue, ce n'est ni une plaisanterie et je ne me suis pas évadée d'un asile." Sa voix s'était emballée, trahissant ses émotions, elle reprit calmement: "Je sens que je vous dois des explications, si je ne veux pas prendre la porte... Voilà, je passe mon examen d'entrée à la faculté de médecine, et mon sujet porte sur les morts difficiles à diagnostiquer pour les médecins. Ca a l'air débile... la fac ne sait plus quoi inventer pour épurer son stock d'étudiants! Enfin, voilà, j'ai trouvé celui-là, il y a trois jours, je l'ai gardé au frais en pensant qu'il ferait un bon objet d'étude. Ca me permettra de me distinguer de mes camarades, qui arriveront avec un banal cadavre humain. J'ai envie de faire bonne impression, c'est important, et j'ai besoin de l'avis d'un grand spécialiste, parce que je manque d'expérience, vous voyez?" Il eut un silence pendant lequel, Alison ne cessa de mordre sa lèvre inférieure. Elle était certaine que son argumentation ne tenait pas la route. D.Summer reprit alors la parole:
"-Curieux sujet en effet! J'ai bien compris mon rôle, je vous mâche le boulot et vous obtenez un passeport pour la fac. Je ne suis pas idiot, je sais comment ça marche... j'ai été étudiant moi-aussi! Ce qui m'étonne, c'est que Jack cautionne un truc pareil! Quand il m'a parlé, il avait l'air très sérieux!
-Jack? Ah oui, Jack! Eh bien pour ne rien vous cacher, Jack et moi! Enfin vous voyez, ce genre de truc. Il m'a beaucoup parlé de vous, en bien, en très bien même! Il vous admire énormément! D'ailleurs, quand il a su que je postulais à la fac, il s'est servi de votre "amitié" pour me draguer!
-Il admire?
-Il ne cesse de conter vos prouesses!" Il eut un autre silence où Dony semblait réfléchir à la marche à suivre:
"-Je l'ignorais....Ecoutez, ce n'est pas que je n'aie pas envie de vous aider, loin de là! Vous m'avez l'air de quelqu'un de charmant, mais comme vous pouvez le voir, le travail ne manque pas et je doute que vous vouliez faire des heures sup. avec moi!
-Et vous, vous m'avez dit, que ça ne prendrait que quelques minutes... S'il vous plaît, si vous m'aidez, je vous citerai en bas de mon devoir, ou non, en haut "Avec l'aide précieuse du DOCTEUR DONALD SUMMER, sans qui ce travail n'aurait jamais vu le jour!"
-Ecrit en gros?
-En très gros!" Dony mit de l'ordre dans ses étagères et ajouta gaiement:
"-Bien! J'accepte! Où en étais-je? Il saisit un scalpel. Ce ne m'étonne en fait, qu'à moitié que Jack ait joué de sa situation pour vous séduire, tout le mode sait ici qu'il est prêt à n'importe quoi pour mettre une fille dans son lit... Désolé, c'était pas très délicat de ma part!
-Y'a pas de mal! Alors de quoi est-il mort?
-Extérieurement, tout semble normal, enfin pour un cadavre!" Dit-il en examinant d'une main experte, le corps sous tous les angles. "Ah! Ca, ce n'est pas normal!" Le voir manipuler le corps ainsi, provoqua de violentes montées d'estomac à Alison, elle articula: "Quoi donc?
-Il n'a plus d'yeux! Regardez! Et il se poussa pour qu'elle voie sa découverte. Elle eut à peine le temps de détourner les yeux:
"-Ca va! Je vois bien d'ici merci!" Pauvre Plume, elle l'avait abandonné à un monde monstrueux.
"-Vous vous sentez bien? Vous êtes toute blanche, c'est quand même pas le chat qui...
-Non! C'est cet endroit, mais ça va aller!
-Vous devriez vous y habituer, si vous voulez devenir un bon médecin.
-Je préférerai dans la mesure du possible fréquenter les vivants!
-On ne choisit pas toujours...
-Vous pensez qu'on les lui a...arrachés?
-J'en doute! Aucune trace de coupure, juste un dépôt dans le fond, vous savez, comme quand on brûle une bougie, il reste de la cire... J'ai peut-être une idée, je vais vérifier ça tout de suite." Et il planta le scalpel dans la chair morte et la trancha. Alison se sentit partir, elle se résolut à quitter les lieux: "Excusez-moi, où sont les toilettes, s'il vous plaît?
-Au fond à droite!
-Merci!" Elle l'entendit soupirer: "Ah les femmes!"
Elle ne revint qu'après avoir rendu son copieux petit-déjeuner aux égouts de la ville. Pendant ce temps, D.Summer avait fini l'autopsie, il plaisanta en la voyant: "Vous avez vu un fantôme?
-C'est tout comme! Alors?
-C'est bien ce que je pensais! Il est mort d'hyperthermie!
-Je ne comprends pas...
-J'ai pensé de suite à ça en voyant les orbites vides. Et je l'ai ouvert et tous ses organes ont fondu. Une sacrée bouillie!
-Mais ce ne peut pas être dû à la décomposition naturelle du corps?
-Non, pas au bout de trois jours et surtout pas avoir été entreposé au froid, ça ralentit la détérioration! Cet animal est bien mort d'un coup de chaleur, si vous préférez!
-Je ne comprends pas...
-Je ne suis pas climatologue, mais je suppose que quelque chose a dû se dérégler dans l'atmosphère plus grandement lorsque notre ami à quatre pattes était dehors. En tout cas, ça a carrément grillé toute forme de vie. Celui-là a dû s'étouffer en quelques dixièmes de secondes, sa respiration s'est arrêtée, son sang s'est mis à bouillir, et les organes, privés d'oxygène et desservis par un sang pauvre et trop chaud, ont fondu. Mais il était déjà mort." Alison ne cessait de répéter à mi-voix: "Je ne comprends pas!" Mais intérieurement, elle faisait le schéma inverse, elle comprenait tout. Voilà pourquoi la climatisation s'était emballée, ce soir-là. Une voix stridente hurlait en elle: "Pas de coupable! Pas de meurtre, pas de coupable!"
Dony continuait son exposé consciencieusement. : "Causes de la mort naturelles. Ca devient une habitude, à ce train-là, plus rien ne survivra sans clim. ! Enfin si vous voulez mon avis, vous ne ferez pas un bon sujet d'étude avec celui-là, la mort naturelle n'a jamais fasciné les médecins, mais je peux toujours vous prêter l'un de mes corps, j'ai eu un arrivage de SDF....." Mais Alison ne se souciait plus de lui, elle ne l'entendait plus. Brusquement, elle s'enfuit en courant de la morgue, abandonnant Dony et le corps mutilé de son chat.
Chapitre 7: L'attaque
Alison n'avait pas cessé de courir, même lorsqu'elle fut bien éloignée du commissariat. Animée par une fougue insensée, elle ne s'était pas souciée des passants qu'elle avait bousculés dans sa précipitation. Ce fut une course effrénée, sans le moindre but, sans point d'ancrage, à toute vitesse à travers les rues. Elle continua ainsi, jusqu'à ce qu'elle fut trop essoufflée pour poursuivre son insatiable quête. L'effort avait été grand. Ses forces la quittèrent. Une toux roque la saisit. Sa gorge la brûla, sa cage thoracique écrasa ses poumons. Son corps semblait lutter, pour se libérer d'un poison. Elle manqua de tomber à genoux. Son cœur la faisait souffrir et ses veines menaçaient d'exploser sous la pression du sang. Quand elle parvint à se calmer, elle se rendit compte que ses pas l'avaient menée bien loin. Trop loin de tout, elle ignorait tout de cette partie de la ville, qui à priori n'était pas éclairée, la nuit tombée. Ces chances d'échapper à la T.112 étaient sans nul doute, remise à demain.
Son instinct lui dicta qu'il était fort dangereux de demeurer ici, seule et égarée. Alors, elle se remit en route pour se réfugier dans un endroit plus sûr. Après avoir arpenté pendant une dizaine de minutes, les allées sombres et malsaines, les bruits et les lumières de ce qui était manifestement, un bar-hôtel, vinrent frapper ses yeux et oreilles. La fête battait son plein. Alison avait la certitude qu'elle n'avait rien à n'y faire. Mais poussée par la crainte et la chaleur, elle pénétra dans l'antre humide, à l'éclairage tamisé. Sur un promontoire, des musiciens et une chanteuse au regard lubrique occupaient l'espace sonore avec une musique lancinante. Dans la salle, des tables, des canapés, et une grande piste de danse circulaire à l'aspect bleuté constituaient le décor de la scène. Des gens de tous âges et tous sexes y passaient leur soirée. Certains parlaient avec de grands gestes, d'autres dansaient et d'autres encore, n'enivraient de plaisantes compagnies et d'alcool. Ce n'était pas un lieu fréquentable. Si un psychanalyste avait examiné cette foule, il y aurait vu l'activation excessive du "ça", l'occultation complète du "surmoi", dans l'ignorance totale du "moi". Tout ce microcosme donnait libre court à leurs envies sous les yeux las d’Alison.
La nuit serait éprouvante. Elle devait passer inaperçue, jusqu'au petit jour, pour ne pas s'attirer d'ennui. Elle n'aurait pas la force de se battre. Elle s'assit au comptoir, dans un recoin, le plus sombre du bar, histoire que les regards des prédateurs ne convergent par sur elle. Néanmoins, un serveur l'aperçut, il porta ses pas vers elle. Alison ne le vit pas approcher, tant son regard tentait de discerner dans les ténèbres, la venue de quelque menace. Elle sursauta quand elle aperçut ses yeux brillants posés sur elle. Il la rassura: "N'ayez crainte! Je vais pas vous manger!
-Je vous ai pas vu venir... je suis un peu nerveuse!
-Ca se voit! Détendez-vous, personne ne viendra vous aborder, si vous ne le désirez pas! Je vous sers quelque chose?
-Une vodka caramel." Lança-t-elle indifféremment. Il lui servit son cocktail et engagea la conversation:
"-Dure journée?
-Pardon?
-Vous êtes sans doute, la personne la plus triste, que j'ai croisée ces derniers jours! Alors je supposais que votre journée n'avait pas dû être très drôle...
-C'est ma vie qui n'est pas drôle! soupira Alison
-Vous devriez vous détendre! Malgré ce que vous en pensez, c'est le genre d'endroit idéal pour se remonter le moral! Je vous en ressers une?
-Hein? Ah une vodka, allez-y au point où j'en suis!
-Qu'est qui vous mène ici? Je ne vous ai jamais vu traîner dans le quartier, je m'en souviendrais sinon!
-Je n'aime pas les lieux publics et encore moins les bars! Elle vida son verre d'un trait.
-Pour une personne qui ne fréquente pas les bars, vous avez une sacrée descente! Il lui remplit son verre
-Il n'a rien de fabuleux à se laisser aller! Hou, elle est forte cette vodka!
-Eh oui, c'est pas du jus d'orange! Si on arrêtait là?
-Sûrement pas! J'en ai marre de l'exemplarité, versez-m’en une autre!
-Bien Mademoiselle!"
Et elle but ainsi trois vodkas d'affilée. L'alcool commença son dessein. Les heures défilèrent plus rapidement.
"-Vous comptez dormir ici?
-Est-ce que j'ai le choix! Y'a pas de bus dans cette ville pourrie, et chui bourrée, c'est vraiment sale!
-Ne vous inquiétez pas, je vais vous trouver une chambre! Si vous voulez, vous n'avez qu'à aller vous reposer dans la mienne.
-Ca, c'est vraiment sympa! T'es pas comme les autres, les autres mecs ont toujours une idée derrière la tête.
-Allez, assez bu! Venez! Je vous aide, c'est au premier, vous serez mieux au calme!" Toute l'assemblée était à présent ivre et des couples nouveaux et éphémères, s'étaient formés. Le serveur passa derrière le comptoir et soutint Alison. L'euphorie et l'alcool lui avaient rendu ses belles couleurs. Ils traversèrent la salle et Alison était d'humeur bavarde: "T'es vraiment un copain! Chai pas comment tu t'appelles, mais t'es copain!
-Marwin!
-Salut Marwin! Tu me crois si je te dis que je suis en ville pour mon chat? Il est mort d'hyp... hyp... hypmachin et merde, je sais plus! C'est à cause de l'air, un truc comme ça, qu'il a dit! Et ce sale flic "Monsieur je maîtrise tout!" Il va être bien déçu... Tu sais pourquoi? Et bin, comme t'es un copain, je vais te le dire! Mais chut! Faut pas le répéter, je lui ai promis du fric, mais je l'ai pas payé!" Elle rit comme une écervelée.
Ils débutèrent l'ascension d'un grand escalier: "IL EST MORT D'UN COUP DE CHAUD! D'UN COUP DE CHAUD! T'Y CROIS-TOI?
-Ce que je crois, moi, c'est que t'as bu un verre de trop!
-Ha! Ha! Ha! C'est salaud la vie, on va tous crever comme des rats! On est trop con, personne ne le sait! Sauf moi! Moi, je le sais et toi?
-Moi aussi, répondit-il froidement.
-Ah tu sais? Et... et... et... ça te fait quoi? Hein? Tu vas mourir dans d'atroces souffrances... c'est vraiment moche hein?"
Il demeura interdit. Alison ne cessait dans sa déclamation de faire de grands gestes, qui menaçaient de les faire dégringoler à tout instant. "Oulala! Ca tourne! Je crois que je vais vomir!
-Attends un peu pour ça!" Ils arrivèrent enfin à l'étage, et ils s'arrêtèrent devant la porte de ce qui semblait être une chambre de bonne. Marwin l'ouvrit et poussa sans ménagement Alison à l'intérieur. "C'est là que t'habites? Pouff, ce que c'est moche! Une tombe serait plus attrayante! Tu devrais profiter de la vie avant de passer l'arme à gauche, mon pote!
-Mais je profite!" dit-il d'une voix posée, mais glaciale, il tira le verrou de la porte. " Et ce sont des gens comme toi, qui me permettent d'oublier que je vais mourir dans "d'atroces souffrances", car je sais que tu souffriras avant moi! Tu te demandes de quoi je parle! Ne sois pas effrayée, et comme tu as été gentille avec moi, je vais t'avouer à mon tour, un secret. Puisque nous allons tous mourir avant notre fin biologique, j'ai décidé de jouir de la vie en me fiant uniquement à mes envies. Pourquoi craindre de faire le mal, si nous sommes punis, quoi qu'il advienne, bon comme mauvais! Enfin de compte, autant s'en donner à cœur joie, loin de cette morale barbante! Tu recules? Est-ce que l'alcool ne serait pas assez puissant pour lever tes inhibitions ? Tu n'es pas la première... mais tu seras peut-être la dernière qui sait? ! En tout cas, je suis toujours là, nulle puissance supérieure ne m'a châtiée! A présent, choisis! Je suis bon joueur et tu es différente... je te laisse le choix de ton destin! Tu peux décider de profiter avec moi, des biens qu'on nous a donnés, avant la mort et la pourriture. Ou refuses-toi et je serai un prédateur impitoyable. Réfléchis bien, mais sache que tu ne seras plus jamais aussi belle que ce soir! Ne crains pas Dieu, il n'existe pas... crains la fin des temps! Choisis-tu la vie ou la souffrance? Tu as la possibilité de te sentir vivante avec moi, viens ou défends-toi!"
Alison n'avait été en rien convaincue par cette argumentation névrosée. Elle ne riait plus et cherchait désormais le moyen de défendre sa fierté et sa liberté. Marwin vit qu'elle ne se rendrait pas sans combattre. D'un saut agile, il bondit sur elle. Il était fort et entraîné. Son adversaire était affaiblie, elle ne résisterait pas longtemps. Il la plaqua violemment contre le mur et dans sa main fermée, il lia ses poignées ensemble. Il recherchait la douceur de ses lèvres. Alison sonnée par la vodka, se débattait et hurlait à s'en briser les cordes vocales. Mais personne ne l'entendait et personne ne souhaitait l'entendre. La planète entière résonnait de cris de détresse, pourquoi lui aurait-on porté secours, plus qu'à un ou une autre. Il la jeta sur un lit miteux, l'empêchant de se démener, par l'oppression de son poids. Il tentait par des gestes brutaux et maladroits d'effleurer sa peau douce et fraîche. Alison sentait avec horreur, ses doigts parcoururent sa chair, comme des légions d'araignées venimeuses. Et elle frappait des poings et des pieds pour échapper à son emprise. "Vas-y, débat-toi, tu ne fais que retarder l'inévitable! Plus tu as peur et plus tu sens bon!"
D'une main résolue, il fit glisser la fermeture éclair de son jean, dévoilant le point culminant de ses pulsions. A bout de force, Alison parvint à dégager l'une de ses jambes et son agresseur, trop aspiré dans le plaisir que la scène lui suscitait, ne vit pas le coup de genoux arriver. Il tomba au sol, les deux mains autour de son membre endolori, jurant et menaçant Alison. Animé d'un dégoût et d'une colère intenses, elle lui asséna une série de coup de pied dans le ventre. Il n'eut plus à rien dire, seulement à gémir. Alison remit de l'ordre à sa tenue. S'apprêtant à fuir ce lieu méprisable, elle jeta un dernier coup d’œil au corps recroquevillé de douleur: "Tu avais tort sur toute la ligne... t'as souffert avant moi!" Elle descendit les marches quatre à quatre. L'alcool était toujours en elle, la faisant tituber de temps à autre, mais son esprit avait eu le dessus. La réunion du rez-de-chaussée savourait les derniers balbutiements de l'obscurité. Nul ne remarqua la jeune femme, à l'allure princière. Elle s'extirpa de cet antre lugubre, la tête haute. Dehors le jour n'était pas encore levé, mais la nuit se faisait moins pesante. Alison demeura un temps, à observer le ciel orageux et voilé. Désormais, elle préférait les ténèbres aux lumières artificielles.
Chapitre 8: "La mise au poing"
L'extérieur lui sembla plus agréable qu'il n'était possible. Malgré la laideur des environs, et la chaleur, elle se sentit plus forte. Elle ne se laisserait pas aller à la débauche, ni au mal, pour se sentir vivante. Le sort de l'Humanité lui importait peu, mais elle ne participerait pas à sa chute. Plus que tout, elle refusait d'attendre dans l'angoisse, une mort imminente. Qu'elle vienne la défier, elle la combattrait, comme ce soir, pour sa liberté. L'ultime mission qui lui restait à accomplir ici, était de récupérer Plume. Il était hors de question de l'abandonner aux poubelles de la ville. La morgue ne serait pas ouverte avant la levée du jour, elle devait encore attendre. Elle déambula donc, tout en essayant de retrouver son chemin. Après des heures de marche incertaine, elle revint en terre familière. Elle s'était égarée, mais son chemin était maintenant évident. La lumière naturelle émergeait légèrement, mais une opacité verdâtre empêchait depuis des années, l'embrassement lumineux de la voûte céleste.
Son errance la conduisit à attendre l'éveil de la cité, dans un square en retrait. Son étendue était limitée par l'omnipotence urbaine. Les employés municipaux avaient construit quelques arbres, fleurs et bancs artificiels pour les rares promenades des citadins. Alors qu'elle parcourait les allées, le cœur lourd, elle aperçut l'imposante reproduction d'un émerveillement ancien. La souvenance enfantine d'un grand saule-pleureur, roi de son jardin secret, là-bas, chez elle, en Nouvelle-Zélande. Le souvenir de temps heureux et insouciant la fit s'engouffrer sous le rideau feuillu. Emue, elle se rappela les parties de cache-cache, des nuits à la belle étoile, des feux d'artifice sur la colline, des confidences entre amies, qui la conduisaient toujours au creux de cet arbre.
Ses mains se posèrent sur le tronc lisse. Pas la moindre ride savante. Elle ne sentit aucun cœur battre sous l'écorce, aucun sang ne circulait. Elle huma l'air, aucune odeur ne rassura son odorat. Naïvement, elle tira sur une feuille. Quand elle ouvrit sa main, il n'y avait rien. La feuille n'avait pas bougé. Elle était moulée avec les autres feuilles, avec les branches et le tronc. Tout était un, tout était uniformément uni, dans la même matière. Aucune main humaine ne parviendrait à abîmer cet édifice. Seul, le temps ferait son office au fil des millénaires. Alison frappa de ses poings serrés, le saule, qui ne chancela nullement. Cette lutte-là était vaine. Elle ne pourrait jamais se satisfaire d'un mensonge, et la race des arbres était définitivement éteinte. Dos au tronc, elle se laissa glisser sur le sol stérile. Elle se replia sur elle-même. Alison fut bientôt agitée de sanglots. Elle pensait "C'est injuste! Tellement injuste!"
C'est alors que tout espoir avait disparu de la surface du globe, que l'impensable se produisit. Soudainement, les nuages se séparèrent et le soleil apparut. Ce genre de phénomène était devenu miraculeux, comme l'avaient été dans l'Ancien Monde, les éclipses solaires. L'avènement du Dieu des astres se mouvait, depuis la métamorphose du ciel, discrètement derrière de brumeuses vagues atmosphériques. Il brilla d'abord timidement, comme stupéfait d'occuper de nouveau son trône. Puis ce fut un magnifique éclat de lumière infinie, qui redonna vie au ciel terne. Le vent se mêla à ce féerique tableau, balayant d'un souffle puissant le feuillage du saule. Alison en sentit la caresse et redressa la tête. Maladroitement, elle se releva et se dirigea, hypnotisée, vers le halo éblouissant. Les yeux grands ouverts, essuyant les empreintes larmoyantes de ses joues, elle se délecta de ce soubresaut de vie. Elle n'osait y croire. Elle se pensa prisonnière d'un rêve illusoire.
Si bien que lorsqu'elle vit un pétale de rose voleter autour d'elle, elle murmura: "Je suis morte! Il le faut, pour contempler pareille merveille!" Elle tendit alors la main, pour recevoir le somptueux présent. Baigné par le rayonnement solaire, il trônait majestueusement dans sa paume. D'un rouge vif, il était doux comme la caresse de la pluie, frais comme la peau d'un bébé, parsemé de diverses petites veines comme le sillage de la vie. Il était vrai! Alison porta sa main à ses lèvres pour embrasser l'Idéal incarné. Puis elle ferma les yeux pour apprécier la réverbération des rayons du soleil, sur son visage. Mais bientôt, les choses durent reprendre leur cours, et le soleil, sa place derrière les nuages menaçants. Le vent se tut. L'espoir s'était tari.
Alison se sentit fatiguée. Une telle exaltation qui se clôturait par un brusque retour à la réalité, était douloureux. Elle avait affabulé, travesti la vérité pour rendre son attente plus supportable. Un effet secondaire de la vodka sans doute. Elle allait quitter le square, quand elle sentit une présence discrète dans son poing serré. Un petit être voulait échapper à son emprise et elle y concéda, dévoilant le pétale oublié de la rose. Il était certes moins éblouissant mais l'avoir examiné sous tous ses aspects, Alison dut admettre qu'il provenait d'une vraie fleur. Quel heureux propriétaire était parvenu à sauver un rosier? Elle l'ignorait, mais elle l'enviait.
C'est alors qu'elle comprit, ce que son esprit s'était refusé à concevoir. Il n'y avait pas un coupable. C'était l'Humanité entière qui était coupable! Si on était parvenu à sauver un rosier du Néant, n'aurait-on pas pu sauver tout le reste? Si un homme avait mis son savoir au service de la survie d'un rosier, l'Humanité dans son ensemble et dans sa diversité, n'aurait-elle pas pu protéger le règne animal et végétal, de ses folies? Peut-être avec de la volonté. On ne saura jamais, car à présent, il était trop tard pour faire machine arrière. Il ne restait plus que des coupables, descendants d'autres coupables. Les générations passées avaient pillées et dilapidées les richesses de la planète, et les futures s'étaient contentées de laisser les événements s'empirer. De l'aïeul à l'enfant, les hommes avaient lâches, égoïstes, coupables, coupables de détruire ou de détourner les yeux.
Alison se sentit coupable. Elle aussi, elle avait contribué à la mort des animaux et des végétaux. Elle était responsable de la mort de son chat. Elle avait préféré profiter du temps imparti, égoïstement, sans défendre la planète qui se mourait. Elle aurait dû tout tenter, elle aurait dû risquer sa vie... Mais à quoi bon se torture, maintenant, tout aurait pu être différent quelques siècles auparavant. Elle glissa l'hommage fleuri dans sa poche et se prépara à assumer les remontrances de la police.
A sa grande stupéfaction, les locaux étaient vides. Elle regarda la grande horloge. Il était pourtant 10 heures et nous étions samedi... , samedi! Elle avait perdu toute notion du temps. Il était normal qu'il n'y ait personne. "Bon, pensa-t-elle, c'est pas plus mal. Si Plume est encore ici, il doit être à la morgue, enfin je crois et je l'espère. Bon, je descends et on verra bien!
-Je m'attendais à vous voir pointer le bout du nez, un de ces quatre!" tonna une voix derrière elle. C'était Jack Boroes, il la dévisageait, planté au milieu d'une allée.
"-J'ai oublié quelque chose ici...
-Vous parlez sûrement de votre "ami" ou plutôt devrais-je dire de votre chat?
-Vous ne me connaissez pas, vous n'avez pas à me juger comme vous le faites!
-Vous avez bonne mine de me donner des ordres! Je vous ai aidé et qu'est-ce que je récolte... Vous m'avez foutu dans une belle merde avec votre fichue bestiole! De quoi, j'ai l'air moi? Je vais vous dire, d'un ripou qui accoure comme un chien devant une paire de jambes épilées! Le bruit court partout que je vous ai permis d'autopsier un chat, un chat! Alors que j'ai des centaine de cadavres humains sur les bras, dont Dony n'a pas le temps de s'occuper, et qui vont être enterré sans qu'on ait trouvé le meurtrier! Comment j'explique ça aux familles?
-Avec votre délicatesse habituelle, Inspecteur!
-Ce n'est pas un jeu! Attendez! J'ai pas fini, ayez au moins la politesse de m'écouter! Je suis policier, pas détective privé, ni vétérinaire, et encore moins soutien pour fille psychologiquement dérangée. Ecoutez-moi!" Il la retint par le bras.
"-Lâchez-moi!
-Pas avant que vous m'ayez écouté!
-Je n'en ai pas envie! Et je ne suis pas d'humeur à compatir à vos gémissements minables! Vous vous foutez de mes états d'âme, et bin c'est réciproque! Maintenant, je vous conseille de me lâcher!
-Ou quoi? Vous allez me frapper? J'aimerai bien voir ça..."
Sitôt dit, sitôt fait, Alison lui envoya un coup de pied au tibia. Jack ne put réprimer un mouvement de douleur, il la lâcha. Elle courut jusqu'à l'ascenseur, et il se lança à sa poursuite. Mais l'ascenseur se referma devant lui. Il frappa les portes scellées de rage, et il s'élança vers les escaliers. Alison sentit que le temps lui manquait. Il la rattraperait bientôt. Elle gagna rapidement la salle d'autopsie. Mais elle ne vit pas Plume. De désespoir, elle souleva tous les draps, espérant l'y trouver, néanmoins, il n'y avait que des cadavres humains, nus et livides. "Il n'est pas ici!
-Où est-il? Je n'ai besoin que de lui, après je m'en vais!
-Vous savez, je me suis posé pas mal de questions, depuis que l'un des ambulanciers est venu me voir en plaisantant sur le fait que j'envoyais des cadavres félins à Dony! Parce qu'une belle fille m'avait fait tourner la tête! Je suis donc allé voir Dony, et il m'a raconté votre petite entrevue. Mon passage préféré, j'avoue, c'est quand vous lui parlez de notre soi-disant relation amoureuse! En d'autre circonstance, j'aurai apprécié la plaisanterie, mais là, j'ai du mal à rire! Votre histoire risque de me coûter très cher, si ça arrive, et ça arrivera sans aucun doute aux oreilles de mes supérieurs. Vous vous êtes foutu de ma gueule et vous m'avez fait passer pour un taré! J'aimerai bien savoir la vérité! Qui êtes vous réellement? C'était quoi "ça", un pari? Un test? Ou peut-être vous êtes simplement une détractée, évadée d'un asile..." Alison était restée muette jusque-là, bras croisés, elle avait écouté les reproches de Jack. Elle ajouta pour sa défense: "Croyez ce que vous voulez! Si je vous avais dit la vérité, que mon chat était mort et que j'avais l'intention de crever le salopard qui l'avait tué! Vous m'y auriez envoyée à l'asile! Alors pourquoi? Pourquoi aurai-je été sincère avec vous, alors que vous ne pouvez effleurer, ne serait-ce que d'une larme, ce que je ressens! Vous savez rien, vous vous permettez de me juger, de me traiter de folle! Parce que j'étais coupable d'aimer un chat autant d'un être humain! Mais nous vivons pas dans le même monde, Jack! Dans le mien, toutes les races ne font qu'un et s'enrichissent mutuellement. Mais "ça", vous ne pourrez jamais le comprendre!
-Vous avez raison... Vous êtes complètement folle!
-Vous voyez, j'ai agi comme il fallait! Tranquillisez-vous, j'ai été bien puni! Personne ne l'a tué... Finissons en, où est-il?
-Dony ne savait pas quoi en faire. Je lui ai dit de le mettre dans la crypte. Vous n'avez qu'à aller le chercher... et je vous conseille de ne pas traîner ici! Il se peut que j'aie une envie soudaine de vous coffrer!
-Ce n'était pas mon intention! Mais puis-je abuser avant cela, une dernière fois de votre grande générosité, Inspecteur? Où se trouve la crypte?
-Vous n'avez que trop profité de moi! Débrouillez-vous!" Il s'éloigna vers l'ascenseur.
-Merci, vous êtres trop aimable!" Elle finirait bien pas la trouver cette maudite crypte. Il n'y avait que trois pièces ici. Elle en connaissait deux, la crypte était forcement la troisième. Ce fut le cas.
C'était un endroit encore plus glacial que la salle d'autopsie. Elle renfermait différentes grandes armoires en inox, qui étaient logées contre le mur. Ces sortes d'armoire se découpaient en divers casiers, destinés à accueillir un corps allongé. Il y en avait pas moins d'une soixantaine. Mais où était Plume? Elle se laissa guider par le hasard, et ouvrit le numéro 3. Elle le referma aussitôt, ce n'était pas Plume. Elle dut de la même manière, surmonter la vue d'une vingtaine de cadavres, avant de le retrouver. Elle pensa ironiquement, qu'elle passait plus de temps à le chercher dans sa mort, que dans sa vie. Elle saisit le cocon replié par D.Summer. Elle quitta les lieux en espérant, ne jamais y remettre les pieds, dans la vie, comme dans la mort.
Elle s'apprêtait à franchir une ultime fois la porte grincheuse, quand elle entendit: "Vous êtes satisfaite? Vous allez et venez comme bon vous semble. Vous vous servez des autres, ne prenant que le meilleur côté des choses...
-Cette affaire ne fera pas long feu, n'ayez crainte! Vous ne manquez pas d'ambition, pas de quoi faire un bon être humain, mais peut-être un bon flic! Vos supérieurs vous pardonneront votre petite inclination pour une fille névrosée, après tout, vous n'êtes qu'un homme! Réjouissez-vous, qu'ils n'aient pas appris que la vraie raison qui vous a poussé à m'aider, c'est l'argent! Alors vous avez probablement raison, je suis passablement dérangée, brisée même! Je me sers des gens et ils ont du mépris pour moi, comme vous! C'est bien normal! Mais une chose me distingue de vous! Je suis honnête et l'argent me laisse froide!" Elle lui lança une liasse de billets: "2500$, c'est plus que prévu! Pour les dégâts occasionnés. Vous avez malgré vous, rempli votre part du contrat, je connais la Vérité..., et moi, la mienne! Notre collaboration s'arrête ici! Au revoir, Inspecteur!
-Vous devriez vous trouver un mec...
-Et vous, une copine, ça vous éviterait peut-être de passer vos week-ends sur votre lieu de travail!" Ainsi se conclut leur discussion.
Jack regagna son bureau, furieux, et Alison, sa banlieue, entre le contentement et la frustration.
Chapitre 9: Le tombeau et le berceau
Arrivée chez elle, elle mit tout en oeuvre pour oublier son périple nocturne. Elle prit une douche glacée, usa tout le savon à se frictionner la peau. Puis, elle peigna ses longs cheveux bruns et en finit une natte serrée. Elle se brossa énergiquement ses dents, pour chasser quelque effluve persistante. Finalement, elle changea ses vêtements et jeta ceux de la veille. Elle ne tarda guère plus, puisqu'il lui fallait préparer la cérémonie. En effet, elle devait se séparer de l'enveloppe abîmée de son chat bien-aimé. Plus rien ne le contraignait à demeurer plus sur cette terre. Tout ce qui avait été Plume devait disparaître, puisqu'il n'était plus là. Fruit d'une mûre réflexion, Alison avait imaginé un sanctuaire digne de son chat. Elle repartit donc aussitôt, munie du cocon de laine et de ce dont elle avait besoin pour le rituel.
Il y avait à l'écart de la banlieue, à quelques heures de marche, là où nul n'allait plus, une plaine de terre stérile et de cailloux. Aussi immense qu'une steppe, elle ne connaissait nulle frontière comme un désert de sable. En des temps reculés, un lac scintillant y étendait ses eaux. C'était un lieu paisible, refuge privilégié d'une faune et d'une flore diversifiées. On aimait s'y promener, le dimanche comme les autres jours de la semaine. On aimait longer, seul ou accompagné, selon nos humeurs, ses larges rives, profitant par courtes haltes de l'ombrage des peupliers. On aimait pique-niquer sur ses rivages, les jours de beau temps et les soirées d'été. On aimait baigner dans ses eaux purifiantes, un corps las et accablé par la chaleur. On aimait y naviguer sur une barque de bois, qui tanguait légèrement au souffle du vent et au clapotis de l'eau. On aimait y pêcher ou plutôt on y jetait sa ligne, car on y gagnait un sommeil bienfaiteur, allongé sur l'herbe grasse ou dans la barque solide, plus qu'on attrapait de poissons. On aimait y faire la cour et brûler ses jeunes années en déclamant des poèmes enflammés dont le lac se faisait l'écho privilégié. On aimait y vivre l'espace d'une journée, succombant aux délices d'une vie simple. Mais les temps avaient changé, et on avait préféré oublier ces amours malheureuses, et s'accommoder des tracas d'une vie urbaine.
En effet, il ne subsistait de cet antique paradis, au beau milieu de ce désert infernal, qu'un arbre. Ou du moins, ce qui en restait, le squelette imposant et noirci d'un chêne, frêle souvenir d'une magnificence éteinte. Autrefois, l'eau baignait ses profondes racines. Elle contribuait avec la terre nourricière au renouvellement, année après année, d'un feuillage majestueux et de fruits irréprochablement ciselés, dans un foisonnement de vert et de marron nuancés. Cependant, le lac s'était asséché au fil des sécheresses et des saisons bien trop clémentes, jusqu'à ce qui ne demeure qu'un tapis de terre craquelée. Toute vie s'était tarie au rythme de l'agonie des eaux. Le chêne avait alors perdu ses belles couleurs, son verdoyant feuillage et il n'engendrait plus de glands. Il avait petit à petit succombé, ne laissant que le spectacle désolant d'un magnifique géant qui n'aurait du plier devant le roseau pensant.
Il fallait marcher longtemps, sous une chaleur accablante pour parvenir à ce cimetière. Comme si ce tableau calamiteux exigeait un sacrifice de celui qui voudrait le contempler. Alison en avait fait l'expérience plus d'une fois. Elle connaissait bien ce lieu. Ce savoir lui provenait d'un vieux sage, qui lui avait transmis peu après son arrivée en Angleterre. A cette époque, la jeune fille cheminait dans l'existence sans but, abandonnée et meurtrie par l’Infortune. Une nuit, qu'elle déambulait dans son quartier, l'âme en peine, un vieil homme, assis sur un banc, fumant une pipe, l'avait accosté. Il lui avait demandé pourquoi elle pleurait. Face à la bonté de l'homme, la jeune fille lui avait confié le deuil de sa famille et ses doutes sur les bien-fondés de sa propre existence. Il l'avait écouté, il avait compati à sa détresse. Cependant lorsqu'elle avait émis le souhait de rendre les armes, il s'était montré autoritaire et intransigeant. Rien ne méritait une abnégation aussi funeste. Certes, elle devrait affronter les turpitudes de ce monde sans le moindre soutien, mais elle devait pour sa famille, pour ceux dont elle était le dernier flambeau, se battre et faire preuve de courage quoi qu'il advienne. Et si la mort était réellement la clé de son destin, elle devrait l'affronter debout, et non à terre. Elle ne devait subir, elle devait choisir en toute circonstance.
Il lui avait aussi confié que le plus dur ce n'était pas d'affronter le monde, c'était d'affronter ses peurs. Et que l'homme sage qui apprenait à les dompter, ne craignait plus rien, pas même pas la mort. Comme la jeune fille demeurait septique, il lui avait alors indiqué un chemin en dehors de la ville. Un chemin qui conduisait en terre hostile, là où les faibles d'esprit ne pouvaient se rendre sans y perdre la raison. Il ne lui avait guère parlé du lieu où ses pas la mèneraient, seulement qu'il avait été paradis et était devenu enfer. Il lui avait juste dit qu'elle y verrait ce qu'elle souhaiterait voir. Il lui avait confessé: "C'est là-bas que tout a commencé et que tout finira!" Mais ces paroles étaient restées énigmatiques pour la jeune fille. Il avait conseillé à Alison, de rentrer chez elle et d'y réfléchir. Comme elle avait soif de connaissance, elle s'y était rendue, elle avait vu, elle avait vaincu. Néanmoins, elle craignait toujours la mort. Son apprentissage n'était pas encore achevé. Alison n'avait jamais revu le vieil homme. Elle se demandait même s’il n'avait pas été une construction de son imagination. En tout cas, ce lieu qui lui avait paru si terrifiant la première fois, lui permettait de se retirer au calme, chaque fois qu'elle en avait besoin pour réfléchir. Et ce vieux squelette dont la vue l'avait blessé lors de son voyage initial, lui rappelait désormais, avec beaucoup de philosophie que la mort serait préférable à une lente souffrance, que deviendrait la vie de tout être.
Elle parvint dans le sanctuaire après avoir subi les vigueurs de la chaleur. Elle s'agenouilla, pieusement au pied de la débouille végétale, profitant de l'ombre légère de sa stature. Elle s'y recueillit un temps. Puis lorsque l'atmosphère mystique de ce lieu l'enveloppa, elle plaça le corps de Plume dans les ramures les plus accessibles du colosse. Non l'avoir serré une dernière fois contre elle. Il était à présent, loin le temps où son chat ronronnait dans le creux de son bras. Plume n'était plus qu'un souvenir lointain et réconfortant. Elle entonna à mi-voix un chant funèbre pour accompagner son dernier voyage. Quand elle eut fini, elle aspergea le pied noueux et le tronc flétri du chêne avec de l'alcool. Lorsque la bouteille fut vide, elle prononça ses quelques mots: "Voici un tombeau à ta hauteur! Le dernier arbre pour toi, mon ami! Si une quelconque vie existe après la mort, alors toi et moi, nous nous retrouverons! Va en paix!" Elle se tut. De toute façon, ils n'avaient jamais eu besoin des mots pour se comprendre. Elle alluma un briquet, qu'elle jeta au pied du chêne. Il n'en fallut pas davantage à l'arbre pour s'embraser. Les flammes parurent d'abord timides, comme craignant de s'asphyxier. Mais bientôt, le feu se délecta du bois mort, et leur union crépita de plaisir. Les flammes devinrent brasier et le chêne, une immense torche incandescente, entraînant dans sa danse ensorcelante, le corps de Plume. La combustion rendit leur corps à la poussière et leur âme à l'Infini. Alison n'attendit pas la clôture du spectacle. Elle s'éloigna bien vite, en se demandant quel sens allait-elle donner à son existence à présent.
La nuit tomba sur une petite ville, du bout du monde. Nous étions dans des temps bien plus plaisants. Tout était calme, les habitants savouraient une bonne nuit de sommeil. A l’exception, d'un hôpital où nul n'avait envie de s'assoupir.
On attendait fébrilement dans une clinique du centre, la venue d'un nouveau-né. Après neuf mois d'attente, plus qu'impatiente, toute la famille s'était réunie ici, guettant pleurs ou cri venant de la salle d'accouchement. C'était le grand jour. Les eaux s'étaient libérées, les premières contractions s'étaient répétées douloureusement toutes les cinq minutes et la jeune maman avait ressenti intimement qu'il était temps de donner la vie. Toute la communauté avait été prévenue, pour ne dilapider aucune seconde dés l'arrivée de l'enfant. Ils voulaient tous le voir, grands-parents, oncles et tantes, cousins et cousines, nièces et neveux. Mais aucun d'eux n'était plus anxieux depuis les prémices de l'enfantement que le papa. Il ne cessait d'arpenter nerveusement les allées de l'hôpital, ne parvenant à détacher son esprit des souffrances de sa conjointe. Car le petit se faisait désirer, et tout retard dans ce domaine n'est jamais de bon augure. La maman faisait de son mieux pour expulser le bébé, pour lui garantir la lumière du jour. Elle voyait l'angoisse sur le visage du médecin. Elle poussait alors, de plus belle à s'en faire exploser les organes. Elle se souciait peu de sa douleur, elle devait sauver son enfant. Néanmoins aucun de ses proches, pas même son mari mis à la porte à cause de sa nervosité contagieuse, ne pouvait se douter de sa terreur. S'ils avaient pu, ils n'auraient été en aucun cas en train de se réjouir quelque mètre plus loin.
Cependant à force de détermination et d'effort, le retardataire pointa le bout de son nez. Il fut délivré de sa mère. Il accueillit le monde par un hurlement strident. Ce signe alerta toute la tribu, qui se précipita d'un même élan, le papa en tête, dans la salle. Le petit, nettoyé et emmailloté, fut rendu à sa mère. Et tous purent contempler à loisir, l'ouvrage de l'Amour. Cet enfant désiré ardemment par deux êtres amoureux, passa pour être le plus beau bébé du monde. Qu'importe, si c'était vrai, ce petit être avait été aimé de tous, dés ses premiers babillements. Nous étions le 12 novembre et Mme Angéla Marx avait accouché d'une petite fille prénommée, Alison.
Et alors que la nuit avançait et que la petite fille consumait ses premières heures, la famille comblée et la maman soulagée, prenaient un peu de repos. Mr. Marx ne pouvait dormir, tant il était émerveillé par son enfant. Il voyait de la beauté dans ce visage rougeâtre parsemé de petites veines bleues. Il voyait de la grâce dans les mouvements patauds de ses bras potelés. Il voyait de la sensibilité à l'heure de changer les couches. Dans ce minuscule petit être, il voyait l'Amour et L'Espoir. Il l'aimait plus que toute autre chose, plus que sa propre existence. Et il présageait pour elle, une vie prodigieuse. Ainsi lorsqu'il prenait sa fille dans ses bras, il ne cessait de l'embrasser en lui murmurant des choses merveilleuses. Voici ce qu'il lui dit la première nuit de sa vie:
"Ma fille, je te promets d'être toujours là pour toi, de te chérir et de protéger en toute circonstance. Je souhaite que ce monde t'accueille à bras ouverts. Qu'il donne vie à tes rêves! Qu'il fasse germer sur ton visage, un beau sourire devant chaque jour nouveau! Et qu'il écarte de tes yeux, les larmes et de ton cœur, les sombres vicissitudes! Je le souhaite parce que je suis ton père, que je t'aime, que je suis fier de ce que tu es et de qui tu deviendras! Mais je ne suis pas idiot, je n'ai que deux bras et aucun pouvoir, si ce n'est l'Amour! Je sais que le monde ne sera pas comme je le voudrais pour toi. Tu souffriras, ma fille, même si ça me tue! Que ce soit un garçon qui te brisera le cœur, où les gens que tu aimes, qui te trahiront ou mouront. Tu souffriras physiquement ou mentalement, c'est ainsi. L'Amour a un pouvoir bénéfique sur les êtres, mais il est aussi source de grands maux. Je crois que pour connaître le bonheur, il faut connaître le malheur! Le monde n'est pas une utopie, ma petite Alison! Mais si ta maman et moi, nous t'avons conçu, c'est avec la certitude que chaque fois que tu t'aventureras là, où ne pourrons te protéger, chaque fois, que tu seras triste et tu auras envie de baisser les bras, nous serons là, pour te relever et te consoler. Sache que je ferai tout pour te rendre heureuse!
Si je peux endurer tes souffrances, tes échecs, ta solitude à ta place, je le ferai, quoi qu'il m'en coûte! Car grâce à toi et à tes beaux yeux, je vaincrai toutes mes faiblesses et mes craintes, et je n'aurai de cesse de t'aider à vaincre les tiennes! Dors à présent, je veille sur toi!" Et il reposa dans son berceau, la couvant des yeux.
Les mots n'étaient pas ordonnés. Le discours n'aurait pas paru éloquent à un juge ou un chef d'état. Le plus important n'était pas là, car l'émotion et l'affection guidaient sa parole, et elle était le reflet de l'âme paternelle sans mensonge, ni faux-semblant. Alison aurait aimé s'en souvenir en tout cas. Les paroles maladroites de son père l'auraient peut-être aidée en elles-mêmes, à surmonter ses tourments. A présent, elle n'avait aucune preuve de l'Amour parental, juste des fragments d'affections, brisés et dispersés dans sa mémoire comme un ciel étoilé. N'étaient-ils pas d'autres constructions idéalistes de son esprit? Avaient-ils réellement existé? Ou n'étaient-ils que le dessein familial fantasmé d'une fille "dérangée"? Comment être sûre que les vestiges de sa mémoire avaient été un jour, des édifices réels? Pas la moindre photo pour affirmer qu'elle avait eu une famille! Comment faire confiance à un vieux tiroir dans un recoin de votre cerveau, quand votre esprit ressemble à un champ de bataille et qu'on doute de ses facultés mentales?
L'effroi d'oublier et la peur d'affabuler la tiraillaient dans ses songes. Une seule solution: se réveiller. C'est ce qu'elle fit. Elle passa le reste de sa nuit, à lire, histoire de mettre de côté sa propre existence, et de coincer ses vieux fantômes entre les lignes de l'écriture taillée en caractère douze, à l'encre d'imprimerie.
13:57 Publié dans extrait littéraire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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